JULIA KRISTEVA

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Julia Kristeva
 

 

Citations

 

 

1.    Etrangers à nous-mêmes, Fayard 1988

 

Toccata et fugue pour l'étranger

 

Étranger: rage étranglée au fond de ma gorge, ange noir troublant la transparence, trace opaque, insondable. Figure de la haine et de l'autre, l'étranger n'est ni la victime romantique de notre paresse familiale, ni l'intrus responsable de tous les maux de la cité. Ni la révélation en marche, ni l'adversaire immédiat à éliminer pour pacifier le groupe. Étrangement, l'étranger nous habite: il est la face cachée de notre identité, l'espace qui ruine notre demeure, le temps où s'abîment l'entente et la sympathie. De le reconnaître en nous, nous nous épargnons de le détester en lui-même. Symptôme qui rend précisément le « nous» problématique, peut-être impossible, l'étranger commence lorsque surgit la conscience de ma différence et s'achève lorsque nous nous reconnaissons tous étrangers, rebelles aux liens et aux communautés.

L' «étranger », qui fut l' «ennemi» dans les sociétés primitives, peut-il disparaître dans les sociétés modernes?

Ne pas chercher à fixer, à chosifier l'étrangeté de l'étranger. Juste la toucher, l'effleurer, sans lui donner de structure définitive. Simplement en esquisser le mouvement perpétuel.

S'évader de sa haine et de son fardeau, les fuir non par le nivellement et l'oubli, mais par la reprise harmonieuse des différences qu'elle suppose et propage. Toccatas el Fugues: les pièces de Bach évoquent à mes oreilles le sens que je voudrais moderne de l'étrangeté reconnue et poignante, parce que soulevée, soulagée, disséminée, inscrite dans un jeu neuf en formation, sans but, sans borne, sans fin. Étrangeté à peine effleurée et qui, déjà, s'éloigne.

Une blessure secrète, souvent inconnue de lui-­même, propulse l'étranger dans l'errance. Ce malaimé ne la reconnaît pourtant pas: le défi fait taire chez lui la plainte. « Ce n'est pas vous qui m'avez fait du tort », dénie, farouche, cet intrépide, « c'est moi qui ai choisi de partir »; toujours absent, toujours inaccessible à tous. Au plus loin que remonte sa mémoire, elle est délicieusement meurtrie: incompris d'une mère aimée et cependant distraite, discrète ou préoccupée, l'exilé est étranger à sa mère. Il ne l'appelle pas, ne lui demande rien. Orgueilleux, il s'attache fièrement à ce qui lui manque, à l'absence, à quelque symbole. L'étranger serait l'enfant d'un père dont l'existence ne fait aucun doute, mais dont la présence ne le retient pas. Le rejet d'un côté, l'inaccessible de l'autre: si l'on a la force de ne pas y succomber, il reste à chercher un chemin. Rivé à cet ailleurs aussi sûr qu'inabordable, l'étranger est prêt à fuir. Aucun obstacle ne l'arrête, et toutes les souffrances, toutes les insultes, tous les rejets lui sont indifférents dans la quête de ce territoire invisible et promis, de ce pays qui n'existe pas mais qu'il porte dans son rêve, et qu'il faut bien appeler un au-delà.

 


2.    Mon alphabet ou Comment je suis une lettre, in Pulsions du Temps, Fayard, 2013

 

« Azbouka »

Aujourd’hui, 24 mai, c’est la Fête de l’écriture, à Sofia. Ma première Fête de l’Alphabet. J’ai six, sept ans peut-être ? Je sais en tout cas déjà lire et écrire, cela me plaît et je progresse vite. Les Bulgares sont le seul peuple au monde à célébrer un jour pareil : celui des frères Cyrille et Méthode, créateurs de l’alphabet slave. Derrière l’immense effigie de ces deux moines, le pays défile sur les grands boulevards : les écoliers, les professeurs en tout genre – de la maternelle aux académies des sciences –, les écrivains, les artistes, les amateurs de littérature, les parents… Tout le monde arbore sur son plastron une grande lettre cyrillique.

Les bras chargés de roses et de pivoines, enivrée par leur beauté épanouie et leur fragrance qui trouble ma vue jusqu’à brouiller mes propres contours, je suis moi aussi une lettre. Une trace parmi d’autres, une volute du langage, une hélice du sens. Insérée dans une « règle qui guérit de tout » – comme, je l’apprendrais plus tard, écrivait Colette qui cultivait son alphabet dans la chair du monde – même du communisme. Et disséminée parmi tous ces jeunes corps que le printemps a légèrement vêtus, entrelacée à ces voix offertes aux chants antiques, à la soie des chemises et des cheveux et à ce vent ocre qui, à Byzance ou dans ce qu’il en reste, s’alourdit d’un obstiné parfum de fleurs. Imprimé en moi, l’alphabet a raison de moi ; tout autour de moi est alphabet, pourtant il n’y a ni tout ni alphabet : rien qu’une mémoire en liesse, un appel à écrire qui n’est d’aucune littérature. Une sorte de vie en plus, « fraîchissante et rose », aurait dit Marcel Proust. Je n’oublierai jamais ce premier 24 mai où je suis devenue une lettre.

« Alphabet » se dit « Azbouka » en bulgare.

« Pourquoi Azbouka, papa ? C’est étrange… “Az” (qui en bulgare veut dire “je”), je comprends : c’est moi. Mais “bouk”, serait-ce “the book”, le livre ? »

Après avoir terminé ma maternelle française chez les dominicaines, et tout en continuant le français à l’Alliance française, je viens de commencer l’anglais.

« Mais non, voyons… Mais si, enfin… C’est du slavon, tu sais bien, du vieux slave. Az Bouki Vedi Glagoli… : A,  B,  V,  G, … », me répond-il.

 

Croyant orthodoxe et féru de lettres, mon père m’accompagne jusqu’au cortège de l’école, en m’expliquant l’étymologie du mot bulgare pour « alphabet »: AZBOUKA. À chaque lettre nous attribuons un nom, qui n’est pas simple reprise phonétique des lettres grecques avec leur sens renvoyant à leur invention instrumentale: ni un mot de la vie quotidienne, comme les noms des lettres hébraïques : « Mais une leçon de vie, prophétise papa. Une foi, si tu préfères ».

Bien entendu, je ne préfère pas. Mon père le sait, et subit déjà tristement mon attitude de garçon manqué et révolté qui ne rate pas l’occasion de railler ses enseignements et convictions religieuses. Mais aujourd’hui, c’est fête : je me tais, j’écoute. Attentivement. Car c’est ma curiosité qui nourrit ma révolte.

- « “Az”,  dans “azbouka” désigne la première lettre, le A et, comme tu l’as dit, c’est évidemment “je”, en l’occurrence “toi”. “Bouki”, , qui équivaut à la lettre B, signifie en vieux slave “les lettres”. “Vedi”, ou V, notre troisième lettre, veut dire “je connais”. “Glagoli”, , pour le G, c’est “le Verbe” ; “Dobro”, , pour le D, c’est, tout comme en bulgare moderne, “le bien ” ; “Est” pour la lettre E, n’est rien d’autre que le verbe “être”… »

Lorsque mon père se mettait en tête de m’instruire, ses leçons pouvaient être interminables. J’ai oublié la suite des 30 lettres de l’alphabet cyrillique ainsi que leurs noms si édifiants. Les ai-je même jamais sues ? Mais depuis ce jour, et à chaque fête de l’Azbouka que j’ai célébrée depuis mon enfance jusqu’à mon départ pour Paris en 1965, me revenaient ces mots : « Az bouki vedi glagoli dobro est. » J’épinglais une grande lettre à mon chemisier de soie blanche et je rejoignais le défilé en répétant cette formule magique. Je la tournais dans tous les sens, décomposant, recomposant les sons, les syllabes, les mots, les vers, les lettres, la lettre que j’étais, gravée, me mêlant aux chants, aux roses, aux géraniums parfumés, aux drapeaux, aux slogans, au vent, à la lumière de mai, à tout, à rien.

« Az bouki vedi glagoli dobro est » : « Je / lettres / comprends / le verbe / le bien / est. » « Je comprends les lettres, le verbe, donc le bien existe, il est » ; et à rebours, la ritournelle : « le bien est je, moi je, comprenant la lettre, le verbe et le bien. » C’est-à-dire : « Je suis les lettres, je comprends le verbe, donc le bien existe. » Ou encore : « En étant la lettre, je comprends le verbe qui est le bien. » Mais aussi : « Je suis la lettre, le verbe, le bien. » Et même : « Je suis l’écriture. » Mieux : « Je est une écriture », car « Écrire le bien c’est être », en clair : « Le Verbe ne fait que s’écrire en moi pour que le bien soit. » Et cetera. Az bouki vedi gragoli dobro est.

Les dessins des lettres, les syllabes et les mots ne tenaient plus en place, se mettaient à danser et m’emportaient en un tourbillon halluciné et lucide. Je retournais les courbes et les jambages, les sons et les leçons du slavon perdu renaissaient dans ma bouche, sous ma langue, sur ma poitrine, dans mes doigts. J’en pressais l’antique mélodie à l’aide du bulgare actuel, je retraçais la graphie et j’en volais le sens, je l’incorporais, le recréais. L’alphabet revivait en moi, pour moi, je pouvais être toutes les lettres. Pour cette première fête, je suis la lettre A, , az, moi. L’année suivante je choisirai peut-être G, , glagoli, verbe. Ou pourquoi pas Z, , zemlja, la terre ? Ou encore P, , pokoi, la paix. L’Azbouka renaît en moi en un présent infini, je est une lettre, je est les lettres. Et voilà que nous nous rassemblons à quatre, cinq, dix, vingt, trente corps de filles et de garçons, de femmes et d’hommes, pour former un mot, une phrase, un vers, une idée, un projet… L’alphabet est devenu mon organe pour jouir du temps hors du temps.

Cette histoire culmine pour moi dans la Prière de l’Alphabet de Constantin de Preslav, un autre disciple des deux frères, et qu’adorait mon père. J’avais un père qui priait pour l’Alphabet. Plus tard, en me rendant visite à Paris, papa allait dire sa Prière de l’Alphabet à Notre-Dame. Elle était composée de trente-neuf vers, commençant chacun par une lettre de l’alphabet, selon leur ordre d’apparition dans notre Azbouka. Je ne comprenais pas tous les mots du slavon d’église qui tissaient cette prière, mais j’entendais, vers par vers, s’égrener la mélodie des lettres de l’alphabet et je restituais leurs noms tels que je les avais entendus ce premier jour de 24 mai où je suis devenue une lettre de l’alphabet : « Az bouki vedi glagoli dobro est », « Je suis la lettre qui connaît le bonheur de la parole écrite. »

 

 

 

3.    Les Samouraïs, Fayard 1990

Monologue de Hervé Sinteuil pensant à Olga Morena

 

« Viens mon amour, viens par ici. Tu te demandes si je suis un révolté, un inconstant, un jouisseur? Tu le sais déjà - tu seras la seule à savoir - que je suis de ceux auxquels on peut faire confiance. Surprenant, non? Pour certains. Pas pour toi. J'ai été un enfant gai au paradis des vignes et des châteaux. Je me suis longtemps plu avec les enfants tristes, j'ai aimé sous le soleil de Satan. Je connais cette rhétorique d'amoureux mi-graves mi-décadents, je peux te la rejouer, les femmes aiment bien ça. Oui, j'étais croyant, d'un catholicisme haut et retors, tauromachique, si tu veux, pas français en tout cas. J’ai été l'aimé des femmes qui croyaient aimer des hommes pour se faire plaisir à elles-mêmes ou entre elles. L'aimé des fées, m'a dit quelqu'un, justement. Peut-être. Pourquoi pas, aussi, des sorcières sous un masque de nymphes?

«  Je continue? Tu aimes ce conte courtois d'aventuriers contemporains, donc désabusés? Carmen? Elle m'a violé, mais j'ai guéri; elle m'a quitté, mais j'ai grandi. Puis est venue Solange, qui m'a enveloppé comme une tante maternelle, j'étais son fétiche, l'homme entretenu, l'enfant prodige. Je l'ai renversée de plaisir, j'ai cassé son rôle de dominatrice, elle s'est mise à une place insoupçonnée, indélogeable parce que humble, ma gouvernante perverse. Et ainsi de suite, j'arrête là pour aujourd'hui, tu les connais, tu les connaîtras. Les femmes me servent et je les sers.

« Tu vois, les événements me donnent raison: tous les couples sont et seront désormais bizarres. Ma solitude deviendra un produit de supermarché. Cependant, je suis et serai toujours hors cadre; une étrangeté, tu le sais. Une foule d'exceptions qui me ressemblent me poussent à aller plus loin encore, je cherche l'inaccessible paradis de ma bizarrerie que les autres rejoindront peut-être, je veux bien, mais seulement en état de bonheur secret, incommensurable. En me lisant, par exemple.

« Et toi, mon Écureuil, que viens-ru faire là-dedans? Je suis descendu te chercher en enfer, et si ce n'est pas encore fait, je le ferai. Je descendrai sous terre: te souviens-tu comme je me suis couché sur le quai Blériot, un peu soûl (croyais-tu)? Mais non, car en amour on a envie de briser l'écorce terrestre, de renverser le globe. Depuis les frontières d'Asie ou d'une steppe que je n'ai pas envie de connaître, jusqu'à ce Fier avec ses églises romanes, tu as refais (et moi avec toi) la migration des Barbares. Nous sommes en avance sur notre temps; tu vas voir, dans vingt ans, ils auront tous un amant ou une maîtresse venus de l'Est. L'Europe - depuis notre moulin caché dans les marais jusqu'aux neiges de Moscou, et plus loin encore - sera un même immense chantier dirigé par des contremaîtres allemands. Tu es mon souffle, ma biographie, un trait d'union pour demain.

« Tu te souviens du voyageur au bout de la nuit que tout le monde exècre maintenant, sacré voyou sensible? Il nous voit, nous, Français, comme la race la plus fatiguée d'avoir fait le voyage le plus long: tu imagines, du fond de la toundra à l'Atlantique, comme cela peut être épuisant, en effet! Seuls les plus tenaces y arrivent, peut-être les plus doués, mais en quel état! Eh bien, tu es en bon état, mon Écureuil, et moi aussi, et on a plein de choses à faire sur cette terre de clochers qui est en passe de devenir un vrai musée, une proie pour collectionneurs et antiquaires. Mai a bousculé pour un moment ce train-train. Toi aussi, le mien.

«  Je t'aime parce que tu n'es pas dupe. Pas trop. Tu sais que tu as épousé l'insaisissable, la révolte permanente, pour parler comme on parle aujourd'hui. Je me sens Vieux-Français, par moments, j'aime trop le bordeaux, les cèpes, l'entrecôte. Les Montlaur n'ont pas été assez fossilisés pour que je veuille détruire toute la tradition. Il reste, dans ces vieux châteaux, tant de bagages à embarquer avec nous pour d’autres couchers de soleil ! »

 


4.    Le Génie féminin, Colette, Fayard 2002

 

Lancée dans un combat acharné pour affirmer sa liberté de femme et sa signature d'écrivain, et avant d'être couronnée par une réussite des plus académique, Colette impose dans les lettres françaises une sensualité qui défie le refoulement plus ou moins chaste des gens convenables, mais sans revendiquer pour autant un érotisme triomphal dans lequel vont s'illustrer ses consœurs dites « libérées », ni, non plus, à l'opposé, une décence doloriste plus conventionnelle. Provocante, scandaleuse par l'audace de ses mœurs et de son parcours, cette femme attachante refuse de s'enfermer dans un quelconque militantisme et ne prêche aucune transgression. Elle parvient à donner à son expérience de liberté sans complexe le langage d'une profusion maîtrisée par une rhétorique classique, qui renvoie les lecteurs modernes à la sérénité du miracle grec.

Fallait-il être l'étrangère que je suis pour se laisser fasciner par sa sorcellerie, qui ne serait donc pas seulement française, mais, peut-être, sait-on jamais, universelle? Alphabet pour alphabet, je me souviens des 24 mai de mon enfance, jour de la fête de l'Alphabet cyrillique. Chargée de roses et de pivoines, soûlée de leur beauté épanouie et de leurs fragrances qui me brouillaient la vue jusqu'à me faire perdre mes propres contours, j'arborais, à chaque défilé, une lettre différente de l'alphabet slave. J'étais une trace parmi d'autres, insérée dans une « règle [qui] guérit de tout» - même du communisme -, et cependant disséminée parmi tous ces jeunes corps dénudés par le printemps, entrelacée dans les voix offertes aux chants antiques, dans la soie des chemises et des cheveux, et dans ce vent ocre qui, à Byzance ou dans ce qu'il en reste, s'alourdit d'un obstiné parfum de fleurs. Imprimé en moi, l'alphabet avait raison de moi, tout autour de moi était l'alphabet, pourtant il n'y avait ni tout ni alphabet: rien qu'une mémoire en liesse, un appel à écrire qui n'était d'aucune littérature, une sorte de vie en plus, « fraîchissante et rose », comme aurait dit Marcel Proust.

En durcissant sa juste cause, un certain féminisme a enfermé la lutte pour 1'amélioration de la condition féminine dans les seules revendications politiques ou sociologiques des suffragettes. Cette tendance se ressent aussi dans Le Deuxième Sexe, même si Simone de Beauvoir y prône l'émancipation des mœurs. Au contraire, Colette, qui ignore la politique, ne songe qu'à révéler la jouissance féminine. De fait, son alphabet du monde est un alphabet du plaisir féminin, soumis au plaisir de l'homme, mais affecté d'une incommensurable différence par rapport à celui-ci. Qu'il n'y a pas d'émancipation féminine sans une libération de la sexualité de la femme, laquelle est fondamentalement une bisexualité' et une sensualité poly­phonique: c'est ce que Colette ne cesse de clamer tout au long de sa vie et de son œuvre, dans un dialogue permanent entre ce qu'elle appelle «le pur» et «l'impur », et en se décrivant d'emblée comme un« hermaphrodite mental ».

Plus encore, et contrairement à une autre image facile qu'on s'est forgée de Colette, cette gourmande de plaisirs sexuels fut aussi une femme dont l'œuvre est une perpétuelle évasion de la relation amoureuse et un arrachement permanent à la vie de couple (hétérosexuel ou homosexuel) au profit d'une immersion dans l'infini du monde. Nul, mieux que Colette, n'a saisi combien la vie érotique est dominée par les pulsions, d'une part, et par les liens à l'objet ou au partenaire, de l'autre. Nul, mieux qu'elle, n'a su écrire comment la liberté d'une femme ne se conquiert qu'à la condition de s'arracher et à ses pulsions et à l'autre; et cela, moins pour accéder à une fusion mystique avec le Grand Autre, que pour s'immerger dans un orgasme singulier avec la chair du monde.

Expérience hardie, à la fois cruelle et apaisante, la transmutation de l'amour en style sera réalisée, tout au long de sa vie, par Colette l'écrivain. A trente-six ans, quand elle publie sous le nom de Colette Willy, elle cherche déjà « un amour, différent de l'Amour, [qui] peut fleurir dans l'ombre même de l'Amour» ; avant de préciser, sous le nom de Colette, à cinquante-cinq ans, qu'« une femme [ ... ] naît sous chaque ciel où elle guérit la douleur d'aimer », et que, si elle apprécie« la joie intelligente de la chair », elle préfère ces « profondeurs où l'amour, superficielle écume, n'a pas toujours accès ». Et elle exprime cette conviction, enfin, qui scandalisera nos chantres postmodernes amoureux de l'Amour: «Une des grandes banalités de l'existence, l'amour, se retire de la mienne [ ... ]. Sortis de là, nous nous apercevons que tout le reste est gai, varié, nombreux.»

Substitut de l'amour, ce lien de l'écriture selon Colette est en effet lyrique, poétique, et, s'il emprunte les voies du récit, il ne s'y tient pas. Que raconter si rien n'est interdit? Puisqu'une narration, depuis la nuit des temps, ne fait que retracer les épreuves nécessaires à la quête - transgression, interrogation, punition ? Immergée dans l'instant du plaisir, Colette peine à raconter des histoires : ses contes éclatés nous bouleversent surtout par les flashes sensuels et les méditations sur la guerre des sexes, et fort peu, voire pas du tout, par leurs intrigues répétitives et plutôt banales. Le temps du récit s'éclipse chez Colette, ses vaudevilles désuets se fanent et vieillissent mal, mais demeure intacte la poésie du pur temps incorporé, à l'instar de celui inventé de Proust, que Colette remodèle à sa façon: moins métaphysique, plus gai, d'une sensualité plein la bouche, plein la langue. Cette fanatique de Balzac (« Je suis née dans Balzac» - elle l'a lu dès six ans, et Labiche à sept) a hérité de lui le talent de dépeindre les excès de la passion amoureuse, et non les drames de l'argent. Mais c'est dans le voyage au bout de la nuit passionnelle qu'elle imprime son véritable génie, et en ce sens qu'elle s'en évade. Son chemin ne sombre jamais dans les ornières scatologiques ou blasphématoires d'un Céline ou d'un Proust. Si Colette partage avec les maîtres du roman contemporain l'art poétique de capter le temps sensible, elle le fait à sa manière incomparable, avec cette inhumaine sérénité qu'épouse la jouissance de l'homme et de la femme lorsqu'ils s'accordent avec la chair du monde. Car si «je » me réconcilie avec 1'« objet » (objet primordial, objet maternel, objet d'amour), il n'y a plus de « sujet» ni d'« objet », et le« moi» se dissémine, incorporé dans l'écriture de l'Être.

 


5.    Visions Capitales, La Martinière, 2013

Du dessin, ou la vitesse de la pensée

 

Nulle distance entre la pensée et la main. Nul tâtonnement : l’esprit de l’artiste, identifié au geste, taille l’étendue, découpe ombres et lumières, et, sur l’extériorité plane d’un support, tel le papier, fait surgir  le volume d’une intention, d’un jugement, d’un goût.  Opérant avec des  moyens ténus – traits et vides –, le dessin associe non seulement la contemplation à l’action, mais aussi et surtout le dessinateur à celui qui regarde, dans la certitude fulgurante  qu’ensemble ils créent le visible. Le dessin : indice majeur d’une humanité  subtilement conquérante du dehors et de l’autre qu’on appelle un talent.

Peut-être cette perception du dessin me vient-elle de ce que la première personne  de ma connaissance qui en ait été capable est ma mère. Un visage, un paysage,  un animal, une fleur, un objet revivaient à l’improviste sous son crayon, d’une  précision d’autant plus surprenante qu’elle lui était naturelle : sans se forcer, sans y  penser, l’air de rien, ma mère dessinait comme d’autres respirent ou brodent. Ce don  lui paraissait à elle-même banal, elle n’en tirait aucune fierté, jamais il ne lui serait  venu à l’esprit de se prendre pour une artiste, « cela » allait de soi. Avec l’âge, je réalisai  combien ce naturel la distinguait des autres, la rendait supérieure aux autres. Et  pour commencer, à moi-même, qui parvenais tant bien que mal à peindre un tableau, à force de couleurs et de coups de pinceau, mais ne réussissais jamais à inscrire l’instant  des êtres, dans cette ellipse spontanée ou conception et exécution ne font qu’un,  et qui confère cette grâce concise à l’art graphique.

Un dessin reste gravé dans ma mémoire, qui m’a été donné avec nonchalance  mais comme une élection, ainsi que seuls savent le faire les êtres doués et les mères.  C’était un de ces hivers blancs et froids qui congèlent les Balkans et réunissent les  familles autour des poêles à charbon. Penchée sur la plaque rougeoyante, je réchauffais  mes joues glacées et mes doigts gourds en écoutant distraitement une émission  de radio destinée aux enfants : « Quel est le moyen de transport le plus rapide au  monde ? Envoyez-nous votre réponse, avec le dessin correspondant, sur carte postale, à l’adresse suivante… » « Je sais, c’est l’avion », s’empressa de répondre ma jeune sœur.  « Pas du tout, la fusée », avançai-je, contente d’avoir le dernier mot. « Je dirais plutôt  que c’est la pensée », compléta maman. Je ne pouvais que m’incliner, non sans essayer  une coutumière insolence : « Peut-être, mais on ne peut pas dessiner une pensée, c’est  invisible. – Tu vas voir. » J’ai encore devant les yeux la carte qu’elle dessina en mon  nom et qui me valut le premier prix du jeu radiophonique. Un grand bonhomme de  neige est en train de fondre dans la partie gauche, la tête tombante, comme tranchée  par l’invisible guillotine du soleil. A droite, le globe terrestre sur son orbite interstellaire  propose ses étendues imaginaires à des voyages immobiles.

En fait, ce dessin n’avait rien d’exceptionnel. Mais à mes yeux d’enfant,  il révélait subitement cette vitesse de la pensée que je louais dans la réponse  suggérée par ma mère. Le dessin la laissait voir aussi bien dans la concision de son  concept (un corps périssable se transcende et se transfère par la puissance du raisonnement)  que par la rapidité enjouée du contour (sans tomber dans la caricature, le  tracé nerveux et plein d’esprit trahissait la mélancolie de notre condition mortelle, en  même temps que l’ironie triomphante d’une intimité qui réfléchit).

Ce dessin dont ma mère ne se souvient plus guère me revient par intermittence ; tout récemment encore, j’ai cru me reconnaître dans l’histoire d’une femme  décapitée. Je sais que sous ses traits sont nouées mes angoisses de mort : mon corps  est aussi passager que ce bonhomme de neige qui commence par perdre la tête  avant de s’effacer dans une flaque d’eau. Et une de ces certitudes que les mères,  parfois, nous transmettent : la seule incarnation crédible ne serait-elle pas celle de  la pensée, qui sait dessiner les êtres parce qu’elle est apte à saisir les vecteurs de sa  propre vitesse ? A les saisir dans le sensible, au-delà du sensible, en tranchant dans  le sensible.

C’est à ce pauvre dessin que je reviens aujourd’hui, ou je prends le parti de  rassembler quelques visions capitales et de faire apparaître la force du dessin, à la  frontière du visible et de l’invisible.

Avant qu’il ne commence à parler, le tout petit enfant devient irrémédiablement  triste. Cet état passager, qui a été désigné comme une « position dépressive »,  correspond à l’expérience d’un deuil précoce et constitutif : il transforme le bébé  auto-érotique qui jouit de son corps morcelé, des mamelons de sa mère, d’un chiffon  ou d’une poupée, en être parlant. Comment ? Jusque-là, le futur parlant émettait des  vocalises qui n’étaient que les « équivalents » de ses besoins et de sa dépendance  du corps maternel : je qualifie ces équivalents de « sémiotiques » (du grec semeion:  marque distinctive, trace, indice, signe précurseur, preuve, signe gravé ou écrit,  empreinte, figuration). A partir d’une certaine maturation neuropsychique et de  soins parentaux bénéfiques, le nourrisson devient capable de supporter l’absence  de sa mère : la séparation et le manque le font souffrir, il se convainc qu’il n’aura pas  tout, qu’il n’est pas tout, qu’on l’a laissé tomber, qu’il est seul. De ce premier deuil,  certains ne se remettent pas : si maman est comme morte, ne dois-je pas à mon tour  mourir à moi-même, ni manger ni parler ? La plupart, toutefois,  remplacent le visage absent, aussi aimé que redouté, source de joie et d’effroi par…une représentation. J’ai perdu maman ?  Non, je l’hallucine : je vois son image, puis  je la nomme. De mes gazouillis qui étaient  son équivalent sémiotique, je fabrique à présent des mots-signes : le signe n’est-il  pas, précisément, ce qui symbolise l’objet  en l’absence de l’objet ? Ce qui représente  arbitrairement ou par convention son  référent perdu.

La tristesse du futur parlant est,  en somme, un bon augure : elle signifie  qu’il ne peut désormais compter que  sur lui-même, que le deuil de l’autre le  plonge dans un désarroi indélébile, mais  qu’il n’est pas impossible de compenser ce décollement… en prenant sur soi. En se  concentrant sur sa propre capacité à représenter, en investissant les représentations  dont il est capable, ses représentations de cet autre qui l’a laissé tomber, qui meurt  pour lui tout en le faisant mourir. La phase dépressive effectue ainsi un déplacement  de l’auto-érotisme sexuel à un auto-érotisme de pensée : le deuil conditionne  la sublimation. A-t-on bien pris la mesure de ce que nos langues, dites maternelles,  sont de la sorte doublées de deuil et de mélancolie ? Que nous parlons au-delà de la  dépression comme d’autres dansent au-dessus d’un volcan ? Un corps me quitte : sa  chaleur tactile, sa musique qui flatte mon oreille, la vue que me donnent sa tête et  son visage sont perdues. A cette disparition capitale, je substitue une vision capitale : mes hallucinations et mes mots. L’imagination, le langage, par-delà la dépression : une incarnation ? Celle qui me fait vivre, à condition que je continue à représenter,  sans cesse, jamais assez, indéfiniment, mais quoi ? Un corps qui m’a quitté(e) ? une  tête perdue ?

 

6.    Meurtre à Byzance, Fayard 2004,

Portrait de Stéphanie Delacour

 

Vous voulez mon adresse? J'habite les géraniums citronnelle, leur terreau humide hier, aujourd'hui desséché, je me coule dans l'eau douce que je verse à leurs pieds, que je bois avec leurs touffes foisonnant sur la rocaille, que je pétris en petites fleurs mauves et timides au feu du soleil.

Ces fleurs coriaces cramponnées à la croûte du volcan terrestre ne me sont qu'un refuge temporaire, un seuil provi­soire. Je m'y accroche comme une abeille ou une mouche avide et ivre, éphémère amante de pollens parfumés, de couleurs innommées. Les géraniums ne me lâcheront pas, je connais bien leur obstination d'enracinés, et cependant je les oublie aujourd'hui, car la certitude m'envahit d'appartenir à une lignée de voyageurs. Je ne me sens vraiment chez moi qu'en avion, loin des racines et entourée d'inconnus, sans frontières: à cette altitude, l'espace n'est à personne.

Je suis de la race sans race des cavaliers des steppes, des caravaniers du désert, des migrateurs d'aéroports. Dès que j'atterris, que mon pied se pose sur un sol, que mes oreilles perçoivent une langue apparemment compréhensible et que mes yeux croisent des regards censés me connaître, je m'invente absente.

Je ne me retire pas au fond de moi, puisque ce fond se dérobe, mais je passe dans un entre-deux, ni fond ni surface. Dans le vide, on me prête plusieurs langues, je n'en ai aucune. Je ne m'exprime ni en mots ni en phrases, comme font les autres dans leur langue maternelle, bien que j'aime à tracer des rythmes et des visions plus aisément en français, car c'est la langue de mon fils, une langue désormais infantile pour moi aussi, et cependant méditée, précautionneuse comme l'est celle des enfants demeurés longuement mutiques - des huîtres qu'on a prises pour des pierres.

Plus et moins que les mots et les phrases, c'est le dessous de la langue que je sens couler dans ma bouche, s'échapper de mes doigts quand j'écris mes reportages de Santa­ Barbara ou d'ailleurs. Certains de nos lecteurs, locuteurs natifs, ressentent mon expression comme empruntée, froide ou lointaine - «Vous allez trop loin, ma chère Stéphanie», ponctue mon chef de service, heureux limité! Et moi-même je ne m'oublie pas vraiment dans le jus de cette coquille de mots, comme font les autochtones dans leurs babils maternels. Mais, toujours retenue par les voyelles, consonnes et syllabes, je vais à la rencontre d'un insaisissable feu follet sous l'écorce des signes, humeur et sens, bonté méchante et naïve, fluide, fleuve fuyant sans cesse changeant, où le fameux vieux sage ne saurait jamais se baigner deux fois dans le même. Non, jusque dans mes rêves les plus triomphants, les plus insensés, je ne me prends pas pour une présocratique. Je ne suis, s'il m'était possible de fixer le verbe au présent, qu'une Byzantine. Qui est-ce ?

Étrangère, je sais que je viens de Byzance, qui n'a jamais existé si ce n'est dans mon âme de femme, sans réalité bien crédible. Après la Grèce qui, pour la première fois au monde et mieux que personne, célébra le Beau et le Bien en lieu et place des dieux, de Dieu, dans des temples splendides, et avant l'arrivée des Barbares qu'elle ne cessa de repousser, de féconder et de résorber, ma Byzance à moi fut le pays crucifié par excellence, sans doute parce qu'elle se plaisait dans une sophistication jamais atteinte, je crois. C'est bien ça, vous y êtes! Les sempiternels et incongrus débats sur le sexe des anges, c'est Byzance. Les ravages des iconoclastes et les images sanctifiées des iconodules sans lesquels le monde n'aurait jamais connu la télévision, les Guy Debord, Loft Story et un Ben Laden plus ou moins virtuel sur Al-Jazira, c'est encore Byzance. La première guerre de religion sur le Vieux Continent, ces légendaires Croisades qui inspirent dorénavant le président Bush, avec pogromes, saccages de trésors, tentatives ratées (déjà!) d'unification européenne et de globalisation au-delà, oui, «globalisation» puisque les Croisés allèrent au-delà de l'Europe jusqu'au tombeau du Christ envahi par les mécréants, vous vous souvenez? - c'est encore et toujours par Byzance que ça passe. De ce point de vue, et pour moi, Byzance, c'est l'Europe dans ce qu'elle a de plus précieux, raffiné et douloureux, que les autres lui envient et qu'elle a du mal à assumer, à prolonger, à moins que ... qui sait?

Depuis peu, une humanité en transit tente de s'exprimer, embarrassée dans sa no man's langue, car plus à l'aise dans les spots visuels et les mixages sonores que dans ces plaisirs de bouche qui rehaussaient les idées de nos ancêtres. J'exagère? Bien sûr! Nabokov a bien quitté le russe et séjourné dans le français tout en s'installant confortablement, et pour de bon, dans un anglais saturé de vibrations slaves. Beckett n'a-t-il pas réalisé son matricide en atterrissant dans la langue de Voltaire, qu'il ne cesse pourtant de vider de sa substance pour se venger des profusions de Joyce et attendre Godot dans la maigreur du doute protestant ou cartésien, au choix? Naipaul, enfin, transfère le continent indien dans un anglais qui résonne comme un code cosmopolite, bien au-delà du pathétique et musical shakespearien, écoutez le rap paumé de la mondialisation. Et Untel, et Untel... A mon tour je loge dans le français, mais il me cache plutôt qu'il ne me révèle et, à travers son armure chevaleresque, il n'y a que les secrets de Byzance que j'essaie de faire transpirer. Si j'ai tendance à croire que la vérité est en sous-langue dans l'invisible, serait-ce là une résurgence byzantine, tardive greffe biblique dans le corps du miracle grec, qui préféra contourner la clarté homérique au risque de creuser des abîmes de complications forcément, tragiquement inutiles? Ma Byzance, vous l'aurez compris, n'est pas un pays de cocagne que l'imagination populaire accole aujourd'hui à ce vocable plutôt grinçant, ma Byzance fait tout bonnement signe vers l'innommable ou ce qu'il vous plaît de ne pas révéler.

 


7.    Proust et l’expérience littéraire. Le temps sensible, Gallimard 1994, Postface

 

Je veux faire croire aussi, parce que j'en suis sincèrement persuadée, que je me soucie de quelques autres. De mon fils, en premier lieu. Ses premiers pas, ses balbutiements, ses études, ses amours, ses succès, ses échecs - tout cela m'intéresse, j'y cours, je me dépense, j'assure, je prévois. A vrai dire, le moindre signe qui vient de lui me fait fondre. Ceux que nous aimons nous privent de nos moyens, de telle sorte que la raison, qui bâtit toujours une logique de l'action, tourne court. D'abord parce qu'on est prêt à tout arrêter, à simplement jouir dans l'instant où cet enfant, cet homme, cette femme nous donne une impression qui coïncide avec un territoire secret, indicible, un peu honteux, qu'on ne saura jamais communiquer. L'amour n'est ni un intérêt ni un rêve, mais l'identification absolue, la refonte des frontières. Plus de « je», aucune limite. A partir de là, on peut s'apercevoir que ce qui « fond» c'est bien « moi». Que cet enfant, cet homme, cette femme en sont le prétexte. Et que la délicieuse catastrophe dite amour se joue entre les éléments de mon histoire. Un court-circuit dans l'espace inconscient qu'alimente bien sûr quelqu'un d'autre, mais un autre tel que je le vois.

Franchement, tant de pages lues et écrites pour en arriver à ce quotidien, à cette banalité? L'impatience perdue apprivoise le terne visage du banal. Elle y entrevoit la bonté que le quotidien s'acharne à dissimuler, à détruire. Le tribunal du surmoi, qui a raison de se révolter contre la bassesse du banal, devrait apprendre le pardon. Savoir donner du sens aux broutilles ne signifie pas en effacer l'insuffisance. Le pardon confère une signification à l'infiniment petit, même à l'infiniment abject. Sans les rehausser, il leur permet de se refaire une vie. Le pardon est la bonification de l'idiotie en imaginaire. Le pardon s'énonce en roman.

Je ne devrais me soucier que de ma mémoire involontaire et éventuellement de sa mise en forme. Mais Proust l'a déjà fait, et j'ai choisi de l'accompagner. Nous sommes dans l'après-midi de cet accompagnement, et pourtant il reste tant de choses à faire. Un projet, fût-il celui de lire une expérience passée, est une fuite en avant qu'on peut essayer de poursuivre sans impatience. Cette fuite est virtuellement infinie, comme l'est le temps jeté en avant de lui-même. De plus, attentive à l'aventure proustienne, une échappée peut aussi s'échapper d'elle-même, pour inlassablement revenir en arrière et à côté. Retarder la fin, s'attarder, empiler les enchâssements et les métaphores. Il vaudrait mieux s'arrêter au provisoire, provisoirement. Nous allons voir une autre fois. Voire. L'autre fois, plus tard ou jamais. Compter avec jamais. S'en tenir au fragment. Travailler par touches, ambitieux et interminables arrêts. Une façon de concilier la curiosité avec l'instant; l'inquiétude de l'enquête et du sens avec la sensation qui est plénitude dérobée, infléchie. C'est dans l'ouverture de l'incomplet, dans le suspens, que nous attend, peut-être, la chance d'éprouver le temps sensible. Sentir le temps se perdre, mais rechercher, donc nommer, l'expérience de cette dissolution. À l'embouchure de la durée qui signifie et de la perception encore ou déjà insensée, à la bordure entre « je » et « Être » : ce kaléidoscope d'impressions et de caractères qui balisent un espace démesuré, de Combray à la Fin, de « Longtemps je me suis couché de bonne heure» à « une place au contraire prolongée sans mesure [ ... ] dans le Temps ». Longtemps le Temps. En prolongeant l'enfance et la sensation, en différant la mort et le sens. Ni impatients ni ravis, entre deux, le temps d'un roman.

 


8.    Thérèse mon amour, Fayard 2008

 

Je vous salue, Thérèse, femme sans frontières, physique érotique hystérique épileptique, qui se fait verbe qui se fait chair, qui se défait en soi hors de soi, flots d'images sans tableaux, tumultes de paroles, cascades d'éclosions convel1ies en langues à l'écoute de qui de quoi, écoute le temps gravé, tympan gorge cri écrit, nuit ct lumière, trop de corps et sans corps, hors matière, matrice vide béante palpitante pour l'Aimé toujours présent sans jamais être là, mais il y a être et être, II est en elle, elle en Lui, pressenti senti englouti, sensation sans perception, dard ou cristal, transpercée ou transparente, telle est la question, transverbération plutôt et encore inondation, la Madre est le plus viril des moines, le plus adroit des meneurs d'âmes, un jumeau du Christ, elle est Lui, Lui est elle, la Vérité c'est moi, c'est Lui au fond intime de moi, moi Thérèse, parano réussie, Dieu c'est moi et alors! qu'est-ce? un festin pour tous, qui fait mieux'? certainement pas Schreber, même pas Freud, trop sérieux ce Viennois, triste peut-être, la femme trouve plus facilement comment dire tout ça. quoi ça, mais elle, voyons, elle hors d'elle, évidemment, saisie d'effroi et de délices, le petit papillon expire avec une indélébile joie car Jésus est devenu lui c'est-à-dire elle, Jésus papillon, Jésus femme, je connais une personne qui sans être poète compose aussitôt des poèmes, des romans qui sont des poèmes avec quelque chose de plus, des mouvements en plu, vraiment je me demande si c'est moi, Thérèse, qui parle, le chemin c'est la souffrance, le Néant de tout, ce tout qui n'est rien, faites ce qui est en vous, mais en allégresse. soyez gaies mes filles, depuis vingt ans j'ai des vomissements tous les matins, maintenant c'est le soir et ça vient plus difficilement, je suis obligée de les provoquer à l'aide d'une plume ou autre chose, tel un bébé ou si vous préférez une bébée à la mamelle de l'Autre, mariage mystique ou bien mariage spirituel. ce petit Jean de la Croix y voit une différence, moi à peine, c'est l' mers et J'endroit, plutôt, Cantique des cantiques, comme toujours et encore, elle chante faux mais écrit juste et ne cesse de fonder ses couvents, ses filles, son Église, sa gestation à elle, son jeu, un jeu d'échecs, il est permis de jouer, oui, oui, même dans les monastères. surtout dans les monastères, Dieu nous aime joueuses, mes filles croyez-moi, Jésus aimait les femmes, pourquoi cet effroi à notre égard chez les docteurs, oui, échec et mat à Dieu aussi, oui, oui, Thérèse ou Molly Bloom, enfin je ne sens plus rien, je me coule dans l'eau du jardin, on s'écoule, on ne fait que jouir, les âmes qui aiment voient jusqu'aux atomes, mais oui, pour une âme comme la mienne tout est oui, elle voit jusqu'aux atomes infinis qui sont des atomes amoureux, les philosophes ne s'en doutent pas, ils deviennent lettrés, ils redoutent vos sensations, les meilleurs se font mathématiciens, ils apprivoisent J'infini, et pourtant c'est aussi simple que ça, mais oui, métaphores transmuées en métamorphoses, à moins que ce ne soit le contraire, mais oui, Thérèse, oui, ma sœur, invisible, extatique, excentrique, hors de vous en vous, hors de moi en moi, oui, Thérèse mon amour, oui.

 


 

9.    « Diversité, c’est ma devise », in Pulsions du temps,  Fayard, 2013

« Diversité, c’est ma devise ».

Ainsi s’exprime Jean dea Fontaine, dans « Pâté d’anguille ». Quel génie plus français que celui du fabuliste ? Pourtant, n’en déplaise aux avocats de la célèbre « diversité culturelle » française, nombreux sont ceux qui suspectent notre pays de ne chérir que sa propre diversité.


Citoyenne européenne, de nationalité française, d’origine bulgare et d’adoption américaine, je l’ai écrit dans Etrangers à nous-mêmes : « Nulle part on n’est plus étranger qu’en France, nulle part on n’est mieux étranger en France ». Mais je fais mien le pâté d’anguille de La Fontaine, car la France n’est jamais plus française que quand elle se met en question, jusqu’à rire d’elle-même – et quelle vitalité dans ce rire ! -, et à se lier aux autres. « Diversité, c’est ma devise », donc. Avec La Fontaine. Comment ?


L’étranger – et désormais l’Européen passant d’un pays dans un autre, parlant la langue de son pays avec celle, voire celles des autres –, se distingue de celui qui ne l’est pas parce qu’il parle une autre langue. En Europe, nous ne pourrons pas, nous ne pouvons plus échapper à cette condition d’étrangers qui s’ajoute à notre identité originaire, une doublure permanente de notre existence.


La souffrance, dans ce vaillant métissage ? J’attendais la question et ma réponse n’est qu’à demi fourbie. Il y a du matricide dans l’abandon d’une langue natale, et si j’ai souffert de perdre cette ruche thrace, le miel de mes rêves, ce n’est pas sans le plaisir d’une vengeance, certes, mais surtout sans l’orgueil d’accomplir ce que fut d’abord le projet idéal des abeilles natales. Voler plus haut que les parents : plus haut, plus vite, plus fort. Destin toujours douloureux, l’exil est la seule voie qui nous reste, depuis Rabelais, la chute du mur de Berlin et le crime organisé des oligarques, pour rechercher la dive bouteille. Laquelle ne se trouve jamais que dans la recherche se sachant chercher, ou dans l’exil s’exilant de sa certitude exilaire, de son insolence exilaire. Dans ce deuil infini, où la langue et le corps ressuscitent dans les battements d’un français greffé, j’ausculte le cadavre toujours chaud de ma mémoire maternelle. Ni involontaire ni inconsciente, mais je dis bien maternelle : parce qu’à la lisière des mots musiqués et des pulsions innommables, au voisinage du sens et de la biologie que mon imagination a la chance de faire exister en français – la souffrance me revient, Bulgarie, ma souffrance.


Je dialogue donc avec la Bulgarie dans cette expérience de l’« autre langue », mais j’entends bien qu’il y a France dans « souffrance ». De fait, mon dialogue s’adresse autant sinon davantage à la langue choisie qu’à la langue donnée de naissance.


La clarté logique du français, l’impeccable précision du vocabulaire, la netteté de la grammaire séduisent mon esprit de rigueur et impriment - non sans mal -, une droiture à ma complicité avec la mer noire des passions. Je regrette d’abandonner les ambiguïtés lexicales et les sens pluriels, souvent indécidables de l’idiome bulgare, insuffisamment rompu au cartésianisme, en résonance avec la prière du cœur et la nuit du sensible. Mais j’aime la frappe latine du concept, l’obligation de choisir pour tracer la chute classique de l’argument, et cette impossibilité de tergiverser dans le jugement qui s’avère, en français, plus politique en définitive que moral. Les ellipses de Mallarmé me séduisent : tant de contractions dans l’apparente blancheur d’un contenu insignifiant confèrent à chaque mot la densité d’un diamant, les surprises d’un coup de dès.


Je me suis à tel point transférée dans cette autre langue, que je parle depuis quarante ans, que je suis presque prête à croire les Américains qui me prennent pour une intellectuelle et écrivain française. Il m’arrive cependant, quand je reviens en France d’un voyage à l’Est, à l’Ouest, au Nord ou au Sud, de ne pas me reconnaître dans ces discours français qui tournent le dos au mal, à la misère du monde et exaltent la tradition de la désinvolture - quand ce n’est pas du nationalisme -, pour tout remède contre notre siècle qui, hélas, n'est plus ni le « grand siècle » ni celui de « Voltaire-Diderot-Rousseau ».


Et pourtant, j’aime retrouver la France. Je l’ai écrit dans Possessions, et je le répète : J’aime retrouver la France. Plus d’opacité, plus de drames, plus d’énigmes. L’évidence. Clarté de la langue et du ciel frais.


Je sais bien qu’il y a France et France, et que tous les Français ne sont pas si limpides qu’ils voudraient le faire accroire. Pourtant, quand on revient de Santa Barbara, cette vision s’impose. Pas un millimètre de paysage qui ne réfléchisse ; l’être est ici immédiatement logique. Tout effort s’y dissout et l’argumentation, cependant permanente, s’évide en séduction, en ironie.


Je loge mon corps dans le paysage logique de France, m’abrite dans les rues lisses, souriantes et aisées de Paris, frôle ces gens quelconques qui se refusent, mais désabusés, d’une intimité impénétrable et, tout compte fait, polie. Les Français ont bâti Notre-Dame, le Louvre, conquis l’Europe et une grande partie du globe, puis sont rentrés chez eux : parce qu’ils préfèrent au plaisir guerrier un plaisir qui va de pair avec le bien-être, la sérénité. Mais parce qu’ils préfèrent aussi le plaisir à la réalité, ils continuent de se croire les maîtres du monde, ou du moins une grande puissance. Ce monde - agacé, condescendant, fasciné -, qui semble prêt à les suivre, à nous suivre. Souvent à contrecœur, mais quand même, pour l’instant. La violence des hommes a cédé ici devant le goût de rire, tandis qu’une discrète accumulation d’agréments laisse imaginer que le destin est synonyme de décontraction. Et j’en oublie la mort qui règne à Santa Barbara.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Les Samouraïs

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Julia Kristeva Visions capitales

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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JK Proust

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Thérèse mon amour

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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