JULIA KRISTEVA

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Julia Kristeva
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Portes dans le multivers de Julia Kristeva

Le Monde du 6 mars 2020

 

 


 

 

 

Dostoïesvski :

 

Portes dans le multivers de Julia Kristeva

 

Par Zoé Courtois
Le Monde, 07 mars 2020

 

Lorsque les éditions Buchet-Chastel lui ont proposé d’écrire un Dostoïevski, Julia Kristeva en a eu le tournis. Car la collection « Les auteurs de ma vie » (ex- « Les pages immortelles »), qui accueille des textes où de grands écrivains contemporains saluent d’illustres aînés, compte notamment un Virgile par Giono (1947), un Marx par Trotsky, et un Montaigne par Gide (tous deux publiés en1939) – les deux premiers ont été réédités respectivement en2016 et 2019. Impressionnée par ces prestigieux prédécesseurs, la philologue, psychanalyste et romancière semblait pourtant destinée à se livrer à l’exercice, tant elle a profondément fouillé la manière dont les affects de lecteur travaillent l’écriture et la pensée d’un auteur. Ainsi, c’est elle qui, dans les années 1960, a proposé la première définition théorique de l’« intertextualité » – ce rapport d’innutrition entre les textes qui se trouve au cœur même de la collection où elle publie aujourd’hui.

Intellectuelle française mondialement reconnue, Julia Kristeva est née en1941 en Bulgarie, pays qu’elle a quitté en1966 pour la France. En2018, la publication de documents bulgares lui a valu l’accusation d’avoir été recrutée au début des années 1970 pour renseigner les services d’espionnage de son pays de naissance sur les milieux culturels et la gauche française.Voilà deux ans qu’elle dément fermement ces informations.« Agent » n’est donc pas l’un des quatre termes autour desquels tenter de synthétiser avec elle le « multivers », comme elle le dit, de Julia Kristeva, fait de littérature, de linguistique, de philosophie et de psychanalyse.

 

Sous-sol

Entrons dans ce « multivers » par le bas. Comme dans ce Dostoïevski, au fil duquel elle creuse six décennies de souvenirs de lectures sédimentés. Un travail minutieux de fouille pour trouver ce qui l’émeut tant chez « saint Dosto », en commençant par les fondations, ou plutôt le « sous-sol ». « Le sous-sol, précise Julia Kristeva au « Monde des livres », c’est un mot que j’utilise beaucoup parce qu’il vient du texte de Dostoïevski Les Carnets du sous-sol. En russe, on dit “podpol’e”, et cela renvoie, dans certaines constructions modernes, à tout ce qui est clandestin et hors la loi. » Mais chez cet écrivain, explique-t-elle, cela se réfère surtout au bagne dans lequel il fut emprisonné entre 1848 et 1853. Ce n’est qu’une fois revenu et au prix d’une longue « évolution », précise la psychanalyste, que Dostoïevski comprit : la noirceur infernale des criminels qui l’avait tant horrifié était inhérente à la condition humaine et non le fait de marginaux. Ainsi naquirent les « démons » et les « possédés » de son œuvre.

Plus tard, quand elle en vint à commencer sa psychanalyse, il apparut à Julia Kristeva que le « sous-sol » dostoïevskien était un autre nom pour le « ça » de Freud. Reste, pour la théoricienne de la littérature qu’elle est également, une question qui ne trouve toujours pas de réponse : « Pourquoi, mais pourquoi la critique psychanalytique des œuvres littéraires est-elle si décriée en France ? L’œuvre d’un géant comme Dostoïevski y appelle avec tant de force ! »

 

Dialogue

Parmi les lectures sédimentées que traverse le livre, il y en eut une plus féconde que les autres, qui suivit la découverte de l’ouvrage de Mikhaïl Bakhtine, La Poétique de Dostoïevski (Seuil, 1970). L’écrivain et critique russe repérait chez l’auteur des Frères Karamazov une logique profonde : celle du « dialogue ». Le mot fait événement pour Julia Kristeva, alors étudiante en philologie et littérature comparée. Elle quitte la Bulgarie pour la France, emportant pour tout bagage son exemplaire du Bakhtine « et 5dollars ». Dans un coin de sa tête, il y a l’idée qui donnera naissance à la notion d’intertextualité dans son premier livre, Sémeiotiké. Recherche sur une sémanalyse (Seuil, 1969) : appliquer l’analyse du dialogisme bakhtinien à l’échelle du texte lui-même. Autrement dit : considérer que l’on ne peut écrire ou lire un texte sans les textes avec lesquels il dialogue, même très indirectement.

Elle prend encore l’exemple de Dostoïevski. « Ses romans répondent au roman européen, qui lui-même répond à la satire ménippéenne, qu’on peut définir comme la forme littéraire de l’incertitude, parce qu’on y entend en même temps l’énoncé et son autre. » Dans cette forme utilisée dans l’Antiquité par Lucien de Samosate et dont on trouve des résurgences dans toute la littérature moderne, on n’affirme une chose que pour immédiatement engager le lecteur à examiner son contraire. Se trouve alors mis en abyme, « dans les textes », le dialogue qui a lieu « entre les textes ». Et ce dialogue omniprésent et perpétuel (« qui n’est pas un moyen, mais “le” but », écrit Kristeva en conclusion de sa préface) est le lieu où réside la beauté de l’œuvre littéraire.

 

Trace

Lui revient souvent ce rêve où elle est « une lettre, c’est-à-dire une trace dans un ordre de l’écriture ». Une image qui prend source dans ses souvenirs de l’ancienne fête nationale bulgare de l’alphabet, célébrée le 24mai. « Il y avait dans le communisme un certain enthousiasme pour les saints Cyril et Méthode, inventeurs du cyrillique. L’on disait que la Bulgarie n’avait survécu à l’occupation ottomane que grâce à sa langue et à sa littérature : à son alphabet, donc. » Lors des parades de ces carnavals, outre « des couronnes de pivoines qui ceignaient leurs fronts et de légères chemises blanches sur leurs corps jeunes », les enfants portaient des costumes de lettres d’alphabet. « Nous composions et recomposions ainsi des mots et des phrases. Rien n’était écrit définitivement, et c’était – presque – une invitation à penser autrement. »

Cette conception-là du langage (vif, mutant dans l’espace même de la phrase et en enregistrant tous les états), la linguiste l’avait retrouvée chez Dostoïevski. Et elle l’a faite sienne dans ses travaux. Dans ce livre – c’est étonnant de la part d’une universitaire si célébrée –, la professeure émérite à Paris-VII-Diderot ne se montre pas en érudite formée, mais en lectrice toujours occupée à se former. Parmi les certitudes d’autrefois aujourd’hui rectifiées sans qu’en soit effacée, précisément, la « trace », il y a celle-ci : « J’ai naguère pensé que Dostoïevski était un mélancolique qui cultivait la douleur. » Contresens, dit-elle aujourd’hui : « Quand on le lit dans la traduction d’André Marcowicz (ce qu’il faut recommander aux francophones), on entend combien il n’a vaincu le bagne et l’épilepsie que par la jouissance et l’ivresse heureuse du verbe. »

 

Incarnation

Théoricienne, Julia Kristeva, évidemment. Mais pas trop. Prenez à nouveau l’auteur de L’Idiot,qu’elle fréquente depuis ses 15ans – lorsque son père lui en a interdit la lecture, forme d’incitation très sûre. « Il m’a fallu ces quatre dernières années de lecture et d’écriture pour déceler enfin chez lui le corps épileptique et souffrant de sa langue, qui traduit magnifiquement la bataille pour la vie. » Le style du romancier traduirait donc son corps, analyse qui permet d’appréhender différemment le rapport d’influence entre Dostoïevski et Freud. « C’est, disons, Dostoïevski précurseur de Freud, ce qui va à l’encontre de ce que l’on a toujours pensé de leur relation », note-t-elle sans fausse modestie, Mais cette lecture offre surtout un exemple de ce qu’elle nomme la « chair des mots ».

Au sujet de son propre rapport à la langue, Julia Kristeva assure curieusement qu’elle n’a appris le français que « très tard ». Oh, bien sûr, elle a su tôt le français lisse des dissertations, puisqu’elle fréquentait, en Bulgarie, l’Alliance française et que, avant de s’exiler, elle était déjà une spécialiste du Nouveau Roman. Néanmoins, le français de la « chair des mots », elle l’a d’abord appris en disant le quotidien quand elle commença sa psychanalyse, puis en devenant mère, par le « baby talk ». « Et cela a tout changé dans mon écriture. J’ai pu écrire des fictions, et dire la vie psychique, les sensations, les fantasmes, les rêves – sans pour autant abandonner des pages méditatives ou relevant de la culture savante. » Le corps, souffrant ou jouissant, estropié ou plein : c’est ce que cherche Julia Kristeva, inlassablement, dans la langue littéraire et la langue intime.

 

 

 

Arrêt sur Dostoïevski

L’art de bâtir une anthologie suppose d’en accepter le caractère forcément incomplet et essentiellement inabouti. Certes, Julia Kristeva semble, dans ce Dostoïevski, s’en être fait une raison. La philosophe et linguiste sélectionne fort docilement dans sa préface quelques-uns des thèmes de l’écrivain russe qui sont aussi les siens ; cela étant fait, elle classe les extraits retenus selon le même modèle (par exemple « Le jeu », « Le double », « Enfants » et, pour finir, « Jouissance »). Et pourtant.

Tout au long du récit de son compagnonnage de soixante années avec Dostoïevski, Julia Kristeva magnifie les mécanismes d’écriture qu’elle a théorisés sa vie durant, c’est-à-dire la polyphonie et la référence intertextuelle. Soit l’insatiable réflexion sur ce qui se tapit sous les mots. Ainsi, le règne impérial des italiques astreint le lecteur à une gymnastique intellectuelle complexe. Il lui faut lire les mots dans la phrase et puis les relire encore seuls, pour, enivré, en saisir entièrement le sens.

Se compose ainsi un ouvrage foisonnant, érudit et sensible, qui brosse avec efficacité la mutation et la migration des idées dans l’Europe dostoïevskienne de la fin du XIXesiècle, comme dans l’Europe pré et post- « rideau de fer » de Kristeva. Un récit pour partie autobiographique, pour partie théorique et pour partie poétique, qui endosse au fil des pages des airs de bilan, sans toutefois esquisser, à la réflexion, un point final.

Zoé Courtois
Le Monde, 07 mars 2020

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Julia Kristeva

photo © Florence BROCHOIRE/SIGNATURES

 

 

 

 

Dans la vie d’un lecteur, certains auteurs occupent une place à part : lectures inaugurales, compagnons de tous les jours, sources auxquelles on revient. La collection « Les auteurs de ma vie » invite de grands écrivains d’aujourd’hui à partager leur admiration pour un classique, dont la lecture a particulièrement compté pour eux.

 

« Les yeux rivés sur L’Idiot, mon père m’en déconseillait sévèrement la lecture : ’’Destructeur, démoniaque et collant, trop c’est trop, tu n’aimeras pas du tout, laisse tomber !’’ Il rêvait de me voir quitter ’’l’intestin de l’enfer’’, désignant ainsi notre Bulgarie natale. Pour réaliser ce projet désespéré, je n’avais rien de mieux à faire que de développer mon goût inné pour la clarté et la liberté, en français, cela va sans dire, puisqu’il m’avait fait découvrir la langue de La Fontaine et de Voltaire. Évidemment, comme d’habitude, j’ai désobéi aux consignes paternelles et j’ai plongé dans Dostoïevski. Éblouie, débordée, engloutie. »

 

Julia Kristeva

 


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