100e anniversaire de la SPP

 

Julia Kristeva

entretien avec Rachel Boué-Widawsky

SSP, 31 janvier 2026

 

 

Quelles extensions ?

 

Mesdames et Messieurs, chers collègues,

 

Merci de votre présence ce soir au lancement du 100e anniversaire de la SPP. Et merci tout particulièrement à toi, cher Bernard, de m’avoir confié la Conférence à laquelle tu as donné le titre exigeant Extensions de la psychanalyse.

 

Merci à vous, chère Rachel, d’avoir accepté la formule du dialogue que nous avons déjà pratiquée en anglais pour intervenir auprès de psychanalystes new-yorkais. Dans ce duo, les questions de la psychanalyste que vous êtes amorcent et relancent mon propos. Car vous connaissez ma recherche depuis la soutenance de votre thèse de doctorat que j’ai dirigée sur le « nouveau roman » de Nathalie Sarraute à l’Université de Paris. Nos échanges ont pris de nouvelles formes depuis que vous êtes analyste à l’IPTAR (Institute for Psychoanalytic Training and Research), membre de l’IPA (International Psychoanalytical Association), que vous contribuez à JAPA (Journal of the American Psychoanalytic Association) et que vous avez publié récemment The Here and the Now of French Psychoanalysis (2024, Routledge Library Editions).

Je me tourne vers Bernard Chervet.

Tu dis extensions, cher Bernard, et j’entends que tu a rebondi sur l’interdisciplinarité de ma pensée analytique, ainsi que sur l’ouverture internationale de ma recherche.

 

Interdisciplinarité. Globalisation.

J’essaierai de préciser ces extensions en deux temps :

D’abord, de mettre en évidence l’extension à l’œuvre dans le processus transfero-contre-transférentiel, qui sous-tend la théorisation de ma clinique, en empruntant aussi bien au développement de la psychanalyse depuis 100 ans – telle que nous la lèguent Freud et ses successions (de Melanie Klein à Winnicott, Bion, Lacan, Green…) – qu’à la philosophie et aux sciences humaines du siècle passé et présent. Je prendrai pour exemple ma conception de ce que j’appelle le féminin transformatif et j’essaierai d’expliquer pourquoi ce choix s’impose.

 

Je préciserai aussi – et c’est le deuxième volet de mon intervention – que cette écoute se construit dans une espèce d’ « extension du divan » au contexte socio-historique, avec son chaos politique que nous subissons dans la rupture anthropologique en cours.

 

Les questions de Rachel vont spécifier différents symptômes qui en appellent à notre extension psychanalytique, parmi lesquels : la puissance de la transaction, ou du deal, qui brutalise l’organisation sociale ; le fanatisme religieux qui menace la civilisation et sème la mort, et, plus toxique encore, le déchaînement de l’antisémitisme à l’échelle mondiale.

 

À vous, Rachel.

 

I,

Rachel Boué-Widawsky :Q1 Je vous remercie, Chère Julia, de m’avoir invitée à participer à cette discussion avec vous, à l’occasion du 100 è anniversaire de la SPP. C’est un plaisir et un grand honneur.

 Je remercie aussi Bernard Chervet d’avoir encouragé cette formule du dialogue entre nous pour mettre en relief les points saillants de la pensée de Julia Kristeva sur ce sujet des extensions possibles de la psychanalyse.

 

Julia Kristeva, mieux qu’aucune autre, votre œuvre illustre ces extensions, car vous pensez et pratiquez la psychanalyse comme une discipline et une pratique transformatives. Roland Barthes avait repéré chez vous dès les années 70 la force de votre pensée réflexive, en quête de supplément de liberté, qui, je le cite, « change la place des choses » [1] .

Ce pouvoir transformatif, inhérent à votre pensée et à votre écriture, vous l’avez exploré plus particulièrement dans votre étude du féminin, comme opération psycho-sexuelle propre aux deux sexes. Cette approche dynamique en tant que processus ouvert et changeant vous conduit à proposer le concept d’un Oedipe biface, faisant de celui-ci la matrice propre à la polyphonie de notre activité psychique. Pouvez-vous, Julia, nous expliquez ce que vous entendez par l’oedipe biface ?

 

 

Julia Kristeva :  — Dans la mutation anthropologique accélérée de ce début du troisième millénaire, les femmes apparaissent à la fois comme une force émergente, pleinement engagée dans le bouleversement des valeurs et des identités, et comme une altérité irréductible – objet de désir, de peur, d’envie, mais aussi d’oppression, d’exploitation ou d’exclusion.

La psychanalyse peut-elle se faire entendre dans cette nouvelle phase du malaise dans la civilisation ? Doit-elle s’y faire entendre ? Telles sont les questions épistémologique et éthique qui se posent à nous.

Pour y répondre, il m’est apparu inévitable de passer par le féminin, ce constituant radical et pourtant insaisissable de nos identités psychosexuelles, qui échappe à toute fixité conceptuelle ou identitaire. Le féminin serait-il le « boson » de l’inconscient, comme le « boson de Higgs » en physique des particules ?

« On ne naît pas femme, on le devient », écrit Simone de Beauvoir. Je dirais plutôt : « ON (biologique) naît femme, mais  JE  (conscient-inconscient psychosexuel) le deviens ». Comment ?

Mon expérience clinique m’a en effet appris que l’identité féminine est un processus de subjectivation ouvert, inachevé, structurellement transformatif. C’est cette plasticité qui lui permet de traverser les violences, le harcèlement, l’instrumentalisation intégriste, le fanatisme, et de manifester, lorsqu’elle est lucidement assumée, une maturité intense et multiforme. Quand elle ne se bloque pas en masochisme victimaire.

 

Pour comprendre ce féminin transformatif, il faut revenir à la conception freudienne du sexuel pulsionnel, devenu la marque distinctive de la SPP. Dans Formulations sur les deux principes du fonctionnement psychique (1911), Freud décrit une véritable « révolution psychique de la matière » (psychischen Umwälzung): l’organique n’est pas évacué, mais dénaturalisé dans le refoulement originaire et par la psychisation. L’instinct animal devient pulsion, double et hétérogène : énergie ET sens. L’être parlant naît de cette Spaltung, de cette division constitutive, il vit dans elle.

 

La fécondité et l’érotisme féminins manifestent particulièrement cette disjonction ; ils deviennent dès lors la cible du désir, de l’envie, de la volonté de possession ou de destruction, au service d’une domination masculine observable dans toutes les sociétés historiques.

 

Tandis que la sexualité masculine se structure dans un Œdipe classique, le féminin se construit dans ce que j’appelle un Œdipe biface : un Œdipe prime archaïque avec la mère, et un Œdipe bis avec le père, soutenu par la reliance maternelle.

 

L’Œdipe prime couvre la période qui va de la naissance à la phase phallique. Loin de l’idyllique « minoen-mycénien » freudien, cette étape est marquée par l’ « identification projective » kleinienne, favorisée par la ressemblance fille-mère et par la projection du narcissisme et de la dépressivité maternels. Ce lien érotisé, oral-anal-génital, constitue une homosexualité endogène, refoulée, mais qui reste au cœur de la psychosexualité féminine – aussi inaccessible à l’analyse que le « roc de la castration ». L’enfant, néotène est tributaire de cet homoérotisme féminin endogène : il se livre par ses orifices, il est séduit et séducteur. Cette sexualité anticipatrice fait de la petite fille un être déjà pénétré, orificiel, effracté.

 

Mais l’effraction est compensée par une introjection précoce de la mère séductrice et intrusive. Par l’investissement libidinal du corps creux maternel et du sien propre, la fille installe la mère au-dedans ; la cavité excitée devient représentation interne. Ainsi s’amorce un travail de psychisation durable, qui privilégie la représentation et l’idéalisation d’abord sensorielle ensuite mentale, perlaborant l’excitation pulsionnelle brute.

Avec la maturation et les séparations satisfaisantes, le stade phallique organise la coprésence sexualité-pensée. L’enfant entre alors dans l’Œdipe bis. La fillette change d’objet : le père remplace la mère. Ce passage s’appuie sur l’investissement (Besetzung) que Freud utilise pour désigner « le bésoin de croire » : il s’agit d’une « identification primaire » directe et immédiate [direkte und unmittelbare] avec le « père de la préhistoire individuelle » (Cf. Le Moi et le Ça, 1923) : figure bisexuée réunissant les traits des deux parents, à l’origine de l’Idéal du moi. Cette bisexualité, plus nette chez la femme selon Freud, facilite la transition de l’Œdipe prime à Œdipe  bis, et soutient la tiercéité originaire.

 

C’est le père qu’on appellera « symbolique » qui va instaurer instance de l’interdit et de la loi, raison, pouvoir et codes moraux. Le pénis devenant, pour les deux sexes parlants, le phallus – signifiant de la privation, du manque et de ce fait du désir : désir de copuler, de signifier, de sublimer, de créer.

Lorsqu’une femme accomplit ce tourniquet complexe, elle accède à une maturité et à une plasticité psychosexuelle que l’homme, souvent ballotté entre posture macho et régression infantile, peine à atteindre. Au contraire, ayant intégré l’intimité avec le vide, le creux et la pulsion de mort masochiste, une femme peut, dans la rencontre érotique ou dans l’engagement maternel, déployer une cascade de sensorialités, de traces mnésiques et d’idéaux qui emporte le plaisir d’organe vers la jouissance féminine.

 

Le garçon entre dans l’Œdipe sous le régime du meurtre du père et de la castration, et les « résout » par le Surmoi. La fille entre dans l’Œdipe bis favorisée par le féminin du « père de la préhistoire », appelons-le un « père imaginaire », qui, au contraire, angoisse le garçon en le renvoyant à la castration et à la passivité. La fille idéalise cette tiercité bivalente paternelle et ses valeurs ; mais, aimantée par la mêmeté-intimité maternelle de l'Œdipe prime, elle adhère à l'ordre phallique comme étrangère au phallus ; en percevant sa sensorialité et son excitabilité clitoridienne comme moins visibles et moins remarquables, même et surtout si elle se risque à s'en défendre en s'érigeant dans une posture phallique.

 

À moins qu’elle n’épure son Œdipe prime en révolte et en insoumission, en « éternelle ironie de la communauté » (selon Hegel), ou en insatiable curiosité de chercheuse.

 

Q2 A cette jouissance féminine, proprement incernable et diffuse, du fait de cette traversée que vous avez décrite de l’oedipe prime à l’oedipe bis, s’ajoute l’expérience maternelle, que vous avez abordée tout au long de votre œuvre depuis votre texte « La maternité selon Bellini », texte de 1977, publié dans Polylogue, jusqu’à votre grand article sur le L’érotisme maternel de 2011, présenté, à la SPP, en passant par le texte incandescent de « Stabat Mater » publié dans Histoires d’Amour, (1983).

A travers tous ces textes, vous introduisez ce sujet du maternel dans le discours psychanalytique d’une façon novatrice car vous l’abordez en contrepoint de la perspective phallocentrique de Freud et de Lacan, ET en complément de l’approche Winnicottienne qui entend le maternel comme une fonction pour le développement de l’enfant. « There is no child without a mother ».

Pouvez-vous, Julia, nous expliquer Votre conception de l’expérience maternelle, à la fois comme fondement de la pensée (psychisation) et comme liaison à l’objet?

 

 

Reliance

 

L’expérience maternelle est une autre composante du féminin transformatif que j’appelle une reliance. Originairement biopsychique, elle peut être refusée, mais aussi transposée dans les métiers du soin ou de l’éducation. Ou bien inversée en mère-version, quand les pulsions insatisfaites de l’amante se détournent sur l’enfant.

 

Avant d’être un « contenant » d’où naîtront des liens psychiques, l’érotisme maternel traduit sensoriellement un état physiologique d’urgence vitale : incorporation, puis expulsion de soi, séparation, effondrement. L’énergie psychosomatique est donnée et reçue pour « être à la mesure nécessaire de la conservation de la vie » Et la libido de l’amante devient tendresse : c’est l’affect élémentaire de la reliance. Ce métabolisme de la passion, destructrice et reliante, s’appuie sur la « transitionalité » winnicottienne  mais il se trouve aussi bien menacé par ce que André Green nomme « la folie maternelle ». Il en résulte un temps maternel spiralé, fait de commencements et de recommencements.

 

Cette psychosexualité d’interdépendance – « je » est un « autre », dit le poète - est codée dans un réceptacle pré-langagier, pré-symbolique, « sémiotique » – gestes, images, écholalies – que j’appelle une chora. L’abjection entre les deux protagonistes – ni sujet, ni objet –est plus vive entre mère et fille. Le féminin, potentiel otage du maternel pré-objectal, autant que du père symbolique de l’Œdipe bis,  continue à s’organiser ensuite dans la triangulation œdipienne, qui installe la coprésence sexualité-pensée : découverte de la différence sexuelle, accès au langage et à la pensée s’en suivent.

 

Q3 : Cette découverte de la différence sexuelle, à travers le passage des deux phases oedipiennes dont vous avez parlé, vous dites, Julia, qu’elle prédispose la sexualité à une malléabilité sensorielle qui se joue des différences anatomiques, en particulier dans la rencontre hétérosexuelle, physique ou fantasmée.

Dans votre Discours inaugural du Congrès de Londres de l’API en 2019, vous concluez que « le problème c’est l’hétérosexualité ». Qu’entendez-vous par là ? 

 

L’hétérosexualité : une acquisition tardive

 

L’hétérosexualité est une acquisition tardive. Comme l’a montré Lévi-Strauss dans Les Structures élémentaires de la parenté (1949), les femmes ont toujours été un objet d’échange pour les hommes, et non un sujet « hétérosexuel » considéré comme différent, comme « autre ». Benveniste (Le vocabulaire des institutions indo-européennes 1969) de son côté a également démontré clairement que le mariage entre hommes et femmes est une institution tardive dans la législation latine, où la femme n’est envisagée qu’en tant que mère. Il a fallu donc introduire l’amour dans l’alliance contractuelle entre sexes différents, chargée de reproduire l’espèce et transmettre les biens, pour arriver à l’hétérosexualité.

 

Mais quel amour ? (J. Kristeva, Histoires d’amour, 1985) L’amour platonicien du Vrai et du Beau sublime l’homosexualité grecque. C’est le Cantique des cantiques des Hébreux qui fut le premier à promouvoir l’amour d’une femme, la Sulamite, amoureuse de son berger-Roi qui la fuit, et qui n’est au fond que l’irreprésentable amour pour Dieu et de Dieu, de l’Altérité, l’innommable Yahvé. Ensuite, la littérature courtoise des troubadours (avec des greffes, parait-il d’influences taoïstes, transmises par les arabes musulmans) ouvre la voie de l’Occident chrétien amoureux, libertin, moderne et post-moderne.

 

Le couple hétérosexuel marié continue de fasciner les imaginaires, imposé jusqu’à la nausée par « les opéras de savon » américains ; il survit en sourdine dans les couples homosexuels ; quand il n’explose pas dans « la comédie hétérosexuelle » (Lacan) dont Freud pensait qu’elle « rompt la LIAISON DE MASSE propre à la race et à la communauté » et « accomplit des OPÉRATIONS CULTURELLEMENT IMPORTANTES » [2] . Freud, Psychologie des masses et analyse du moi, PUF, p.81

 

L’hétérosexualité ne réside pas dans la seule différence anatomique entre le mâle et la femelle. Elle est une passion qui défie toutes les autres et s’assume dans l’espace social, comme point de mire, de notre polymorphisme psychosexuel.

  

L’hétérosexualité ne peut pas non plus être invoquée comme le plus sûr et le seul moyen de transmettre la vie ou de garantir la mémoire des générations. Elle révèle l’extrême intensité de l’érotisme et recèle de ce fait une insoutenable fragilité. Le duo hétérosexuel est cet accordage qui n’évite ni l’identité conflictuelle ni le désir à mort et ainsi transgresse les identités sexuelles et les codes conventionnels autrement que ne le fait le « genre » .

Il fallait le génie de Freud pour formuler ce que tous savaient intimement : la procréation qui hante les humains n’est pas un acte naturel. Mais l’hétérosexualité est et sera le problème. Dès lors, à partir et avec le féminin transformatif, infinies sont et seront les métamorphoses de la parentalité, que la psychanalyse se prépare à accompagner.

 

En revanche, quand l’égalité efface la différence homme/femme et supprime le manque, c’est-à-dire quand l’égalité annule l’hétérosexualité, l’impossible et la mort s’évanouissent : fécondité en laboratoire et location d’utérus tentent de les abolir. Notre capacité à donner sens aux prouesses scientifiques est menacée par la quête de satisfaction pulsionnelle absolue. Seul le « droit de l’enfant » semble cadrer alors la parentalité, mais il dépend des parents préservant leur infantile intérieur : mission circulaire et impossible. Notre société sécularisée vote le « mariage pour tous », sans discours sur la parentalité. Qu’est-ce qu’un père ? Qu’est-ce qu’une mère ? Dans la reconfiguration des orientations sexuelles d’aujourd’hui,  ce sont les questions qui continuent d’être pertinentes. 

 

Au-delà du polymorphisme sexuel qui s’affirme dans l’ère planétaire – remettant en cause l’identité de chacun, la possibilité du couple et jusqu’à la procréation naturelle-, je défends l’idée que chaque sujet invente, dans le secret de soi, un sexe qui lui est propre : là réside son génie, qui est tout simplement sa créativité singulière.

 

Alors, existe-t-il un génie féminin ? La vie et l’œuvre d’Arendt, Klein et Colette, au siècle dernier, nous invitent à ne pas esquiver la question. L’inquiétude autour du féminin aura été, pour notre civilisation, ce chemin collectif qui lui a permis de révéler, sous un jour nouveau, l’incommensurable de chaque singularité.  Ces singularités créatrices, ces transformabilités, que la psychanalyse – avec Bion et nous autres  - se propose de révéler, protéger, stimuler, ont bâti une civilisation. Est-ce qu’elle survit ? Est ce qu’elle se meurt ? Ils et elles viennent nous trouver pour se faire entendre. Et je comprends que ce n’est pas fini.

 

 

 

II.

 

 Q1 - En effet, attentive à ces singularités créatrices et aux saillies du réel dans l’expérience de chacun, on peut dire que la psychanalyse est prédisposée à être réceptive aux « pulsions du temps », pour reprendre le titre de l’un de vos livres (2013) [3] .

Loin d’une approche idéologico-politique des bouleversements actuels, vous avez, Julia, ces dix ou quinze dernières années, osé faire parler la psychanalyse en résonnance aux scansions de notre époque en mutation.

Et c’est avec cette parole analytique, tout en suspens et en interprétations prudentes, que vous nous proposez, dans un récent entretien au Monde avec Nicolas Truong [4] , une lecture de notre époque et de ses mutations anthropologiques.  Quels sont selon vous les traits distinctifs de cette période que vous qualifiez de tourmentée ?

 

 

- Notre civilisation est entrée dans la société du « deal » et de la volonté de puissance. A observer certains dirigeants, on a l’impression de lire Freud : les frères de la horde primitive se retrouvent pour se partager les produits de consommation, les armes et les femmes, dans la dévotion à un père imaginaire tout-puissant. Le « deal » constitue, en effet, le degré zéro du contrat social, une forme élémentaire d’échange spontané. Serait-ce cette vérité anthropologique, enfouie dans nos inconscients, qui se réveille aujourd’hui et fascine la planète ? Qui peut prétendre ne pas succomber à l’efficacité de la force abrupte qui gouverne désormais la plus grande des démocraties ? En oubliant qu’au-delà du contrat les humains ont su développer des organisations sociales que les acteurs contemporains du « deal » ont trop souvent tendance à dénier ou instrumentaliser à des fins de domination et de toute puissance.

 

La brutalisation des relations s’accompagne d’un virilisme exacerbé, qui se déploie dans une relation homoérotique de fascination réciproque. Tout en favorisant la psychisation, elle peut aussi rejoindre la machosphère, - laquelle sévit dans les réseaux sociaux et jusqu’au « masculisme d’état ».

Cet affect est issu du pacte de la horde primitive : comme le dit Sándor Ferenczi, l’érotisation du semblable freine l’avidité sexuelle des mâles, en donnant un sens psychique à la pulsion. Ce qui n’empêche pas une homophobie manifeste, particulièrement marquée chez ceux qui n'acceptent pas leur propre homoérotisme.

 

Face à cette situation, l’Europe est-elle condamnée à n’être qu’une vassale ? Au contraire, je propose de la considérer, de nous considérer comme une voie singulière, une sur-vivance contrariée et à contre-courant. Oui, plus qu’un « miracle grec », existerait-il un « miracle » gréco-judéo-chrétien » ? 

Le seul à avoir «  coupé le fil de la tradition » (Tocqueville et H.Arendt) par la sécularisation ? Et qui, après avoir succombé aux dogmes identitaires jusqu’aux crimes, en fait l’analyse mieux que d’autres ? L’Europe se trouve aujourd’hui en situation d’interpréter et de faire face au malaise des démocraties libérales, pour mieux se réarmer culturellement et militairement.

 

 

 

Q2 - De par son héritage critique, vous voyez donc en la civilisation européenne, une force possible de résistance à la toute puissance, aux dogmes identitaires et aux fondamentalismes religieux qui minent les démocraties libérales.

Et pourtant vous ne reniez pas le besoin de croire. Pouvez-vous nous expliquer « cet incroyable besoin de croire », pour reprendre le titre [5] d’un de vos ouvrages ?

 

- La croyance religieuse n’est pas seulement une « illusion », selon Freud, ni simplement un « sentiment océanique » dont parlait Romain Rolland. Le fondateur de la psychanalyse découvre une « attitude croyante » (gläubige Erwartung) ou un « besoin de croire » anthropologique au coeur de la vie psychique qui ouvre la voie au « désir de savoir ». Cette croyance n’est pas de l’ordre d’une hypothèse mais d'une évidence vécue, d’un vécu de « vérité » absolue, indispensable, vitale, fondement du lien à l’autre et condition de la capacité à parler et à penser : « J’ai cru et j’ai parlé », dit le Psaume 116. Ainsi compris, credo, comme l’ont montré Benveniste et Freud, se traduit par l’investissement en un autre et en une relation à lui. Le transfert psychanalytique est cet investissement (Besetzung) qui me permet de réinvestir mes propres capacités psycho-somatiques, de les transformer, et ainsi de revivre.

Or dans une société tournée vers le transhumanisme et le flux incessant des images, l’espace psychique, l’expérience intérieure ne sont plus vraiment des valeurs. S’ensuivent une régression hypnotique et l’ivresse des affects.

Les adolescents y sont particulièrement vulnérables. Contrairement à l’enfant qui joue et qui cherche, l’adolescent est un croyant en quête d’idéal - forcément déçu - et un nihiliste qui détruit et se détruit.

 

Pendant quelques années j’avais déplacé mon séminaire sur « Le besoin de croire » à la Maison des adolescents de l’hôpital Cochin. Souad, appelons-la ainsi, s’était radicalisée en ligne. « Esprit scientifique », disait-elle, Souad rejetait les cours de français et de philo, « langues de colonisateurs », se disait féministe, « ne faisait confiance qu’à Allah », et rêvait de djihad. Accueillie sans jugement, par une équipe interdisciplinaire et multilingue, elle a mis du temps à s’ouvrir, à jouer, à rire, à se raconter. Dans l’atelier d’écriture, elle découvrit, en traduction française, le mystique soufi Al-Hallâj qui parlait de la foi en termes d’amour. Elle a retiré sa burqa, repris le français et obtenu une qualification d’aide-soignante… Il existe des chemins discrets qui rendent fierté aux identités en souffrance. Un travail de dentelle.

 

 

Q3 - Vous avez à plusieurs reprises fait part de votre préoccupation à l’égard de la propagation de l’antisémitisme dans le monde entier. Que peut en dire la psychanalyse ?  

 

- Un site de psychanalystes freudiens (IPA), The International Psychoanalytic Study Group on antisemitism, recueille les travaux les plus récents sur l’antisémitisme à l’ère numérique. J’y puise l’essentiel et je retiens surtout les conclusions de l’analyste israélien Shmuel Erlich (Thoughts for the Times on Anti-Semitism).

Trois axes émergent :


1.Tout antisémitisme repose sur un mouvement psycho-sexuel fondamental : le processus projectif (Freud, Klein). Le sujet se débarrasse de ses propres parties haïssables en les projetant sur l’autre ; on allège ainsi sa culpabilité et sa haine grâce à l’identification projective sur un bouc émissaireparfait.

2.Les réseaux sociaux et l’hyper-connexion amplifient dramatiquement ce mécanisme : culte de l’image, fake news, complotisme, idéalisation du leader ou de l’influenceur, gratification narcissique collective, anonymat... tout cela abaisse brutalement le niveau cognitif, moral et éthique. Résultat : explosion des pulsions, de la haine et, bien sûr, de l’antisémitisme.

3.Reste la question clinique incontournable : pourquoi les Juifs ? Pourquoi cette judéophobie millénaire ne s’éteint-elle jamais ?

Avec mes collègues du site, je propose une réponse en revenant à Freud et à sa grande fiction théorique Moïse et le monothéisme(1939). L’antisémitisme plongerait ses racines dans la Geistigkeit, cette « vie de l’esprit » que le peuple juif a inaugurée : passage décisif du paganisme concret, animiste, à la foi immatérielle, à la pure capacité de penser.

La psychanalyse elle-même arpente cette même frontière : passage du sensible au signifiant, auto-réflexion cruciale. Elle devient donc cible idéale de projections conflictuelles, à la fois méprisée et idéalisée – comble du désir et du savoir, exactement comme les Juifs dans l’imaginaire antisémite.
D’où une hypothèse anthropologique troublante : l’antisémitisme serait-il consubstantiel à la spiritualité juive ? Intrinsèque à l’être parlant dès lors qu’il s’écoute ADVENIR, inconsciemment ou consciemment, de la pulsion au sens ? Freud l’avait pressenti en soulignant les résistances à la psychanalyse comme inhérentes à la psychanalyse elle- même, et sa propre position de Juif et de psychanalyste qu’il décrit comme une « opposition solitaire » (Les Résistances à la psychanalyse, 1925). Sollers confirme et va plus loin : « Quelque chose de l’antisémitisme est aussi ancien que la vocation du peuple juif lui-même » (Discours Parfait, 2010).

Les Juifs restent les survivants-témoins pour l’humanité entière de cette mutation anthropologique majeure : l’émergence de la raison qui l’emporte sur l’instinct brut, les envies, les colères, les haines. Car sans le symbolique, le monde cesse d’être vraiment humain. Mais le monde peut bien haïr, mépriser et exprimer de l’ambivalence, en persécutant et en exterminant ceux qui représentent le signifiant constitutif de l’être parlant. Les secousses de cette transition continuent de gronder sous la surface politique, la lutte qui a créé le spirituel continue ses irruptions sous la forme de haine contre les juifs. De fait, l'antisémitisme est intrinsèque, entrelacé avec l'histoire de l'humanité. De le savoir, la psychanalyse contribue à l’élucider, et ainsi seulement à le défaire: sans fin. Ce n’est pas assez, mais ça compte, pour l’avenir de la psychanalyse aussi.

 

- Un grand merci, Chère Julia, pour nous avoir livré, à travers le prisme de la psychanalyse, vos réflexions sur notre époque qui vont, je le crois, nous accompagner très longtemps.

 

 



[1] Roland Barthes, L’étrangère, La Quinzaine Littéraire, n°94, 1er-15 mai 1970.

[2] Freud, Psychologie des masses et analyse du moi, PUF, p.81

[3] Julia Kristeva, Pulsions de Temps, Fayard, 2013.

[4] Julia Kristeva, Le Monde, 28/08/2025.

[5] Julia Kristeva, Cet Incroyable besoin de croire, Bayard, 2007.

 

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