Julia Kristeva

Le père de la préhistoire individuelle, ou encore de la sublimation




Cher André,

Je vous adresse les réflexions qui suivent comme on envoie une lettre. Non seulement parce que, étant absente de Paris le jour du colloque, je vous adresse par écrit l’hommage qui suit. Mais parce que, de toute évidence, mon expérience analytique au cours des années a été inspirée par la lecture de vos écrits et la fréquentation de vos supervisions. Avec, et au-delà de tout cela, cette lettre est un signe intime que j’adresse à votre bienveillante amitié qui m’a fait découvrir, ou re-découvrir, la figure de ce « père de la préhistoire individuelle » que j’interprète, dans le sillage de Freud. Beaucoup seront étonnés de cet aveu dans lequel ils ne reconnaîtront pas votre autorité souvent coupante. Les deux imagos cohabitent, certainement, mais c’est la première que mon parcours me conduit à mettre en lumière aujourd’hui, attentive à vos travaux sur la sublimation et avec ma fidèle reconnaissance.

Einfühlung : une identification avec un «objet » métaphorique

L'identification amoureuse, l'Einfühlung (assimilation des sentiments d'autrui), apparaît à la lucidité caustique de Freud comme une folie : ferment des hystéries collectives des foules qui abdiquent leur jugement propre, hypnose qui nous fait perdre la perception de la réalité puisque nous la déléguons à l'Idéal du moi. L'objet dans l'hypnose dévore ou absorbe le moi, la voix de la conscience s'estompe, « dans l'aveuglement amoureux on devient criminel sans remords » - l'objet a pris la place de ce qui était l'idéal du moi.


L'identification fournissant le socle de cet état hypnotique qu'est la folie amoureuse repose sur un étrange objet : propre à la phase orale de l'organisation de la libido où ce que j'incorpore est ce que je deviens, où l'avoir sert pour l’être, cette identification archaïque n'est pas à vrai dire objectale. Je m'identifie non pas avec un objet, mais à ce qui se propose à moi comme modèle. Cette énigmatique appréhension d'un schème à imiter qui n'est pas encore un objet à investir libidinalement pose la question de l'état amoureux comme état sans objet, et nous renvoie à une archaïque réduplication (plutôt qu'imitation) « possible avant tout choix d'objet ». C'est à la logique interne du discours, récursive, redondante, accessible dans le « dire-après », que pourra être rapportée cette énigmatique identification non objectale, qui installe au coeur du psychisme l'amour, le signe et la répétition. Pour un objet à venir, plus tard ou jamais ?... Qu'importe, si je suis déjà saisi par l'Einfühlung... J’insisterai plus loin sur les conditions d'avènement de cette uni-fication, de cette identification, à partir de l'auto-érotisme et dans la triade pré-œdipienne...
Je note simplement ici que ce devenir comme l'Un est imaginé par Freud comme une assimilation orale : il relie en effet la possibilité identificatoire archaïque à la « phase orale de l'organisation de la libido » et évoque pour finir Robertson Smith qui dans Kinship and Marriage (1885) décrit les liens communautaires établis par la participation à un repas commun « reposant sur la reconnaissance d'une commune substance ». Ferenczi et ses successeurs développeront les notions d'introjection et d'incorporation.


Toutefois, on peut s'interroger sur le glissement notionnel qui s'opère de l' « incorporation » d'un objet, voire son « introjection », à cette Identifizierung qui n'est pas de l'ordre de l'« avoir », mais qui se situe d'emblée dans l'« être-comme ». Sur quel terrain, dans quelle matière, l'avoir vire-t-il à l'être ? - C'est en cherchant la réponse à cette question que l'oralité incorporante et introjectrice nous apparaît dans sa fonction de substrat essentiel à ce qui constitue l'être de l'homme, à savoir le langage. Lorsque l'objet que j'incorpore est la parole de l'autre - un non-objet précisément, un schème, un modèle -, je me lie à lui dans une première fusion, communion, unification. Identification. Pour que je sois capable d'une telle opération, il aura fallu un frein à ma libido ; ma soif de dévorer a dû être différée et déplacée à un niveau qu'on peut bien appeler « psychique », à condition d'ajouter que si refoulement il y a, il est très primaire précisément, et qu'il laisse perdurer la joie de la mastication, de l'ingurgitation, de la nutrition avec... des mots. De pouvoir recevoir les mots de l'autre, de les assimiler, répéter, reproduire, je deviens comme lui : Un. Un sujet de l'énonciation. Par identification osmose psychique. Par amour.
Freud a décrit cet Un avec lequel j'accomplis l'identification (cette « forme la plus primitive de l'attachement affectif à un objet ») comme un Père. En spécifiant sa notion, il est vrai peu développée, d'« identification primaire », il précise que ce père est un « père de la préhistoire individuelle ».


Une identification « immédiate » et sans objet


Père étrange s'il en est, puisque pour Freud, en raison de la non-reconnaissance de la différence sexuelle à cette période -là (disons : dans cette modalité-là), ce « père » équivaut aux « deux parents ». L'identification avec ce « père de la préhistoire », ce Père Imaginaire, est dite « immédiate », « directe », et Freud insiste encore, « antérieure à toute concentration sur un objet quelconque » : « Diese scheint zunächst nicht Erfolg oder Ausgang einer Objektbesetzung zu sein, sie ist eine direkte und unmittelbare und frühzeitiger als jede Objektgesetzung. » C'est seulement dans l'identification secondaire que « les convoitises libidinales qui font partie de la première période sexuelle et se portent sur le père et sur la mère semblent, dans les cas normaux, se résoudre en une identification secondaire et médiate qui viendrait renforcer l'identification primaire et directe».


Toute la matrice symbolique abritant le vide est ici mise en place dans cette problématique antérieure à l'oedipe. En effet, si l'identification primaire constituant l'Idéal du Moi ignore l'investissement libidinal, nous sommes d'abord devant une dissociation du pulsionnel et du psychique. Du même geste est posée l'existence, il faut bien le dire absolue, plutôt que d'une « identification », d'un transfert (au sens de Verschiebung, déplacement, propre à L'Interprétation des rêves, mais aussi et en même temps au sens de Ubertragung, tel qu'il apparaîtra dans la cure sur la personne de l'analyste) de ce psychique lesté de libido. Enfin, ce transfert est qualifié d'immédiat (unmittelbare) et s'opère vers une instance complexe, mixte et, pour tout dire, imaginaire (« le père de la préhistoire individuelle »).

Objet métonymique et objet métaphorique

L’Einfühlung imprime au signifiant langagier, échangé dans la cure, une dimension hétérogène, pulsionnelle. Elle le charge de préverbal, voire d’irreprésentable, qui demande à être déchiffré en tenant compte des articulations les plus précises du discours (style, grammaire, phonétique), mais aussi, en traversant le langage, de cet indicible qu’indiquent les fantasmes et les récits d’ « insight » aussi bien que les « ratés » du discours (lapsus, illogismes, etc.)
Une telle écoute analytique attentive à l’Einfühlung, à travers le dire du transfert, impose à l’attention de l’analyste un autre statu de l’objet psychique, différent de l’objet métonymique du désir dit par Lacan « objet petit ‘a’ ».

Dire que l'analyste manie l'amour en tant que discours qui permet une distance idéalisatrice comme condition de l'existence même de l'espace psychique, n'est pas une assimilation de l'attitude analytique à celle d'un objet d'amour primaire, prototype archaïque de l'amour génital que nous suggère avec une générosité charmante l'oeuvre de Balint. Poser, pour un temps, l'accent de la réflexion sur l'amour en analyse, conduit, en fait, à scruter dans la cure non pas une fusion narcissique avec le contenant maternel, mais l'émergence d'un objet métaphorique : c'est-à-dire le clivage même qui instaure le psychisme et qui, appelons-le « refoulement originaire », vire la pulsion au symbolique d'un autre. Rien d'autre que la dynamique métaphorique (au sens de : déplacement hétérogène, brisant l'isotopie des besoins organiques) ne justifie que cet autre soit un Grand Autre. L'analyste occupe donc provisoirement la place du Grand Autre en tant qu'il est objet métaphorique de l'identification idéalisante. C'est de le savoir et de le faire, qu'il crée l'espace du transfert. De le refouler, au contraire, l'analyste devient ce Führer que Freud abhorrait déjà dans La Psychologie des masses : horreur qui indiquait combien la pratique analytique n'était pas à l'abri de tels phénomènes... hystériques.

Le terme de « métaphore » ne doit pas faire penser ici à la figure rhétorique classique (figuré vs propre), mais, d'une part, aux théories modernes de la métaphore qui y déchiffrent un télescopage indéfini de sèmes, un sens en acte ; et, d'autre part, à la mouvance d'une hétérogénéité au sein d'un appareil psychique hétérogène, allant des pulsions et des sensations au signifiant et vice versa.
Cette non-objectalité de l'identification dévoile comment le sujet qui s'y risque peut se retrouver en définitive esclave hypnotisé de son maître : comment il peut s'avérer être un non-sujet, ombre d'un non-objet. Cependant et d'autre part, c'est en raison de cette non-objectalité de l'identification que le substrat pulsionnel, non objectal du signifiant, se trouve mobilisé dans la cure conduite sans refoulement de l'Einfühlung. C'est alors donc que le transfert a une chance d'avoir prise sur les états non objectaux du psychisme tels les « faux selfs », les « borderlines », et jusqu'aux symptômes psychosomatiques. Il est vrai, en effet, qu'on est malade quand on n'est pas aimé, entendez : c'est de manquer de métaphore ou d'idéalisation identificatoire qu'une structure psychique a tendance à la réaliser dans ce non-objet incarné qu'est le symptôme somatique, la maladie. Les personnalités à tendances somatiques ne sont pas des individus qui ne verbalisent pas, mais des sujets qui manquent ou ratent cette dynamique de la métaphoricité qui constitue l'idéalisation en tant que processus complexe.

Immédiate et absolue

Parlant de l'« identification primaire », Freud la définit comme « directe et immédiate» (direkte und unmittelbare), sans pour autant susciter, à notre connaissance, l'attention des analystes.
La clinique nous fait constater que cet avènement du Vater der persönlichen Vorzeit s'élabore grâce au relais de la mère dite pré-oedipienne, pour autant qu'elle peut se signifier à son enfant comme ayant un désir autre que celui de répondre à la demande de son rejeton (ou simplement de la refuser). Ce relais n'est autre que le désir maternel pour le Phallus du Père.


Lequel ? Le père de l'enfant ou son père à elle ? Pour l'« identification primaire », la question n'est pas pertinente. S'il y a une immédiateté de l'identification enfantine avec ce désir-là (du Phallus du Père), elle provient sans doute du fait que l'enfant n'a pas à l'élaborer mais qu'il le reçoit, le mime, voire le subit par l'intermédiaire de la mère qui le lui offre (ou le lui refuse) comme un cadeau. D'une certaine façon cette identification avec le conglomérat père-mère selon Freud, ou ` avec ce que nous venons d'appeler le désir maternel du Phallus, lui tombe du ciel. Et pour cause, puisque dans cette modalité-là du psychisme, l'enfant et la mère ne font pas encore « deux»...


Quant à l'image qui constitue cet « imaginaire », elle ne devrait pas être pensée comme simplement visuelle, mais comme une représentation qui mobilise divers frayages renvoyant à toute la gamme des perceptions et surtout aux sonores, en raison de leur éveil précoce dans l'ordre de la maturation neuropsychologique, ainsi qu’en raison de leur fonction dominante dans la parole.


Cependant, qu'on ne se méprenne pas sur la facilité de cette immédiateté. Elle entraîne une conséquence importante : le terme d'« objet » comme celui d'« identification » deviennent, dans cette logique-là, impropres. Une non-encore identité (de l'enfant) se transfère, ou plutôt se déplace, au lieu …d'un Autre qui n'est pas investi libidinalement comme un objet, mais qui demeure un Idéal du Moi.

Pas moi

Remarquons maintenant que l'unité la plus archaïque que nous relevons ainsi - une identité autonome au point d'attirer des déplacements - est celle du Phallus désiré par la mère. C'est l'unité du père imaginaire, une coagulation de la", mère et de son désir. Le père imaginaire serait ainsi la marque que la mère n'est pas toute mais qu'elle veut... Qui ? Quoi ? - La question est sans réponse autre que celle qui découvre le vide narcissique : « En tout cas, pas moi. » Le fameux « que veut une femme ?» de Freud n'est peut-être que l'écho d'une interrogation plus fondamentale : « Que veut une mère ?» Elle se heurte au même impossible que bordent, d'un côté, le père imaginaire, de l'autre, un « pas moi ». Et c'est de ce « pas moi » (cf. la pièce de Beckett du même nom) qu'un Moi essaie péniblement d'advenir...


Pour se soutenir en ce lieu, pour assumer ce saut qui l'ancre définitivement dans le père imaginaire et dans le langage, voire dans l'art, l'être parlant doit livrer un combat avec la mère imaginaire dont il constituera, à la longue, un objet séparé du Moi. Mais pour l'instant, nous n'en sommes pas là. Le transfert immédiat vers le père imaginaire qui vous tombe du ciel au point que vous avez l'impression que c'est lui qui se transfère en vous, soutient un processus de rejet vis-à-vis de ce qui a pu être un chaos et qui commence à devenir un... abject. Le lieu maternel n'émerge comme tel, avant de devenir un objet corrélatif au désir du Moi, que comme un abject.
En résumé, l'identification primaire paraît être un transfert au (du) père imaginaire, corrélatif à la constitution de la mère comme un « ab-jet ». Le narcissisme serait cette corrélation (au père imaginaire et à la mère « abjet ») qui se joue autour du vide central dudit transfert. Ce vide qui apparaît comme l'amorce de la fonction symbolique est précisément cerné, en linguistique, par la barre signifiant/signifié et par l'« arbitraire » du signe, ou, en psychanalyse, par la « béance » du miroir.


Si le narcissisme est une défense contre le vide de la séparation, alors toute la machine d'imageries, de représentations, d'identifications et de projections qui l'accompagnent dans la voie de la consolidation du Moi et du Sujet, est une conjuration de ce vide. La séparation est notre chance de devenir narcissiens ou narcissiques, des sujets de la représentation en tout cas. Le vide qu'elle ouvre est cependant aussi l’abîme à peine recouvert, dans lequel risquent de s'engloutir nos identités, nos images, nos mots.

Une tiercité primaire

S'il est vrai que la peau est le premier contenant, la limite archaïque du moi, et que, sur cet autre vecteur sensoriel qu'est le regard, le miroir joue le rôle de premier vecteur de l'identité représentée et représentable, quelles sont les conditions pour que tous deux adviennent et soient des contenants optimaux ? La réponse est à trouver dans le « père de la préhistoire ».C’est bien cette tiercité primaire qui permet un espacement entre la mère et l'enfant ; peut-être empêche-t-elle l'osmose autant que la guerre sans merci où alternent autodestruction et destruction de l'autre. Pour cette raison, le « père de la préhistoire individuelle » - bien avant l'interdit oedipien - est une barrière contre la psychose infantile.


Ultérieurement, dans l'expérience esthétique, c'est sur cette figure du père aimant - que célèbrent tant de religions, notamment la chrétienne, en oubliant la guerre d' Oedipe contre Laïos et en déniant la révolte du fils contre la loi -, c'est sur cette figure du père qui nous aime, dis-je, que s'appuie l'artiste lorsqu'il représente dans ses toiles ou ses textes la figure démoniaque ou abjecte d'une femme-mère dont il lui est vital de se séparer. L'idéalisation du père, la réparation béatifiante de son image qui soutient ces expériences-là comportent, en effet, un déni de la réalité oedipienne. II est cependant indispensable de noter que ce déni est en quelque sorte compensé par la réhabilitation du « père de la préhistoire individuelle »--grâce à quoi le sujet ne s'enlise pas dans la perversion cependant croisée, mais trouve les ressources à proprement parler imaginaires pour continuer ces révoltes internes à son autonomie et à sa liberté créatrice. Dans cet ordre d'idées, on connaît la dette que l'artiste nourrit à l'égard du grand-père ou de l'oncle maternel et, bien entendu, les allégeances religieuses qui le conduisent souvent soit à célébrer les figures sacrées de la paternité dans les religions de son choix, soit à tenter de s’en arracher par le blasphème.

À la suite de cette phase initiale de la subjectivation qu’est l’identification primaire au père de la préhistoire individuelle, deux étapes supplémentaires détaillent la signifiance que Freud précise dans la deuxième topique. D'abord, ce moi ainsi primitivement identifié au « père de la préhistoire » se prend lui-même pour objet, ou plutôt peut devenir l'objet du ça : regarde, tu peux m'aimer, « je » ressemble tellement à l'objet ! Notez bien en quoi consiste le processus sublimatoire. Préalablement identifié au père de la « préhistoire individuelle », le moi s'investit désormais lui-même : c'est dire qu'il s'aime lui-même en tant qu'identifié au père imaginaire aimant, et cet amour est une libido non pas sexuelle, mais narcissique. « La transposition de la libido d'objet en libido narcissique [...] implique évidemment le renoncement aux buts purement sexuels, une désexualisation, donc une sorte de sublimation » Une telle transformation entraîne la dissociation ou la démixtion des différentes pulsions (notamment des deux principales : pulsion de vie et pulsion de mort) et libère la pulsion de mort. Nous voici devant une étrange capacité de ce moi identifié au père imaginaire, dit « de la préhistoire individuelle »: en se dégageant des pulsions pour s'hominiser et accéder à l'imaginaire qui le conduira jusqu'à la représentation langagière, le moi se désérotise et, ce faisant, il s'expose... à la pulsion de mort: « En s'appropriant ainsi la libido attachée aux objets vers lesquels le Ça est poussé par ses tendances érotiques, en se posant comme le seul objet d'attachement amoureux, en désexualisant ou en sublimant la libido du Ça, le Moi travaille à l'encontre des intentions d'Éros, se met au service de tendances instinctives opposées'. » N'est-ce pas exorbitant ? Narcisse se met au service de la pulsion de mort ! Si nous suivons bien Freud, il nous dit que la pulsion de mort est d'emblée inscrite ainsi dans le processus de subjectivation ou de constitution du moi comme palier initial et indispensable dans la mutation de la pulsion en signifiance. Ou, pour formuler les choses encore plus paradoxalement, c'est la pulsion de mort qui vient consolider le moi narcissique et qui lui ouvre la perspective d'investir, non pas un objet érotique (un « partenaire»), mais un pseudo-objet, une production du moi lui-même, qui est tout simplement sa propre aptitude à se représenter, à signifier, à parler, à penser : le Moi investit la signifiance quand il désérotise et utilise la pulsion de mort interne à son narcissisme. C'est pour le moins dramatique !
Où en sommes-nous ? Le langage abandonné au profit d'un processus plus large que j'ai appelé une signifiance, et que Freud nomme « travail de pensée » ou d' « intellectualisation », conduit le fondateur de la psychanalyse à mettre en relation la série idéalisation-sublimation-religion-culture avec... la pulsion de mort.


On connaît l'accomplissement de cette tendance par le Surmoi : s'il ne peut pas renier ses « origines acoustiques », si ses représentations verbales (notions et abstractions) sont de nature à le rendre accessible à la conscience, si, par ailleurs, l'énergie de fixation de ces contenus provient du ça, le surmoi accapare le sadisme et sévit contre le moi : « C'est une sorte de culture pure de l'instinct de mort. » Les kleiniens ont, par ailleurs, remarqué que lorsque le langage se manifeste chez l'enfant, le futur sujet parlant passe par une « phase dépressive » : il ressent - et se représente par l'affect de tristesse - sa séparation d'avec la mère ; pour être capable, seulement à la suite de cette expérience mélancolique, de « retrouver » l'objet perdu (la mère) en imagination : en la visionnant d'abord, en la nommant ensuite par la transformation des écholalies en véritables signes linguistiques'.
Je souligne une fois de plus l'ambiguïté qui est au coeur de la sublimation, comme de tout accès au symbolique que la sublimation éclaire. Au coeur de ce repli narcissique, la pulsion de mort investit donc le Narcisse et menace son intégrité. Le travail de la pensée s'enclenche au prix de cette menace. L'appareil psychique se sert du négatif et assume ses risques pour produire ce que vous appellez « le travail du négatif », que Freud a développé dans son texte sur « La Dénégation ». La « pulsion de mort », renvoyée sur le moi, fait un saut qualitatif pour inscrire non pas des relations avec l'autre, mais des représentations avec cet autre au sein de l'excroissance du moi que devient le psychisme. Bien qu'il ne se limite pas à la seule sublimation, le psychisme est fondé par elle de part en part, car c'est la capacité de signifiance (représentation-langage-pensée) basée sur la sublimation qui structure toutes les autres manifestations psychiques.


Il s'agit là, en somme, d'une intégration profonde, dans la pensée freudienne, de la dialectique hégélienne. La libido détachée de l'objet se tourne vers Narcisse et le menace. Qu'est-ce qui va faire contrepoids et empêcher Narcisse d'être détruit ? C'est un nouvel objet, qui n'est ni maman ni papa, ni le sein ni quelque objet érotique externe, ni le corps propre, mais un objet artificiel, interne, car Narcisse ayant introjecté le Père de la préhistoire individuelle est capable de produire ses propres représentations, le langage, les sons, les couleurs, etc. Telle est l'alchimie de la sublimation que Freud place au coeur de la possibilité de penser.
Le langage s’inscrit intrinsèquement dans ce processus de négativité fort hégélien et reprend le mécanisme d’identifiation-sublimation que Freud avait appliqué à la pulsion du ça pour faire advenir le moi. Avec l’article sur « La Dénégation », la dynamique de la deuxième topique est transportée au cœur même du signe linguistique et de la capacité de symbolisation.
IL faudrait lire « Le Moi et le Ca » en parallèle avec l’article sur la Verneinung, afin de bénéficier de l’éclairage réciproque des deux études ? On comprend alors que Freud nous propose autre chose qu’un modèle du langage : à savoir, un modèle de la signifiance, présupposant le langage et la pulsion par le « travail du négatif ». Ce dernier conduit du présignifiant au signe et aux étages supérieurs d’une subjectivité stratitifiée (le ça, le moi et le surmoi, qui se conditionnent l’un l’autre dans un processus circulaire ou spiralé. « C’est ainsi que le Ca héréditaire abrite des restes d’innombrables existence individuelles, et lorsque le Moi puise dans le Ca son Surmoi, il ne fait peut-être que retrouver et ressusciter des aspects anciens du Moi ».
Les innombrables existences individuelles conduisent…. au « transgénérationnel », à la phylogenèse, et jusqu’à l’extrapsychique. Fable ? Roman du savant viennois ?

Lorsque, dans « Constructions en analyse` » (1937), Freud compare celle-ci à un délire, rappelons-nous la phrase qu'il a écrite à Ferenczi le 6 octobre 1910 : « Je réussis là où le paranoïaque échoue. » Le délire prend les mots pour des choses et échoue dans la symbolisation, en même temps qu'il forclôt l'autre et projette sur lui les pulsions - notamment la pulsion de mort. En d'autres termes, les mots ne tiennent pas lieu de protection symbolique, la fonction paternelle est caduque, le pacte avec l'autre est aboli, « je » mets à la place de l'autre ma pulsion de mort que « je » crois dès lors recevoir du dehors. Dans cette logique, qui est celle du paranoïaque, celui-ci échoue à préserver le dehors, l'autre et le langage. Cependant, par sa folle vérité, la psychose dévoile l'hétérogénéité de l'appareil psychique alimenté et actionné par un dehors transmué en autre autant qu'en langage, et constamment menacé par ce même dehors. L'extrême audace qui m'apparaît aujourd'hui avoir été celle de Freud consiste à ne pas refouler cette latence délirante interne à l'appareil psychique; livré à l'être rebelle. Freud ne se contente pas de s'en protéger par l'épreuve de réalité qu'une certaine écoute psychanalytique a retenue de ses travaux. S'il réussit là où le paranoïaque échoue, c'est qu'il ne cesse de revenir sur l'historial – l’être, le transpsychique, le transsubjectif.
Laissant ouvert le champ du discours - ainsi que celui de l'interprétation - comme une narration qui se nourrit de sensations-traces mnésiques et les transpose (métaphorein) en signes narratifs investis pour eux-mêmes, l'être humain est un parlant habité par Éros-Thanatos et par une troisième composante qui n'est ni langage ni pulsion, mais qui surdétermine les deux premières : c'est la signifiance. Les deux scènes du conscient et de l'inconscient en jouxtent une troisième, celle de l'extrapsychique. Il existe, hors du psychique, un horizon de l'être où la subjectivité humaine s'inscrit sans s'y réduire, où la vie psychique est excédée par cette signifiance. Freud définit la capacité d'idéaliser et de sublimer en formant un moi à partir du ça ; Bion parle de fonction K-knowing, s'ajoutant à L-love et H-hate ; André Green propose une fonction objectivante qui transforme une activité (la sublimation) en objet-possession par le moi (« j »'aime, « je » désire mon oeuvre, ma pensée, mon langage). Freud consacre ses dernières années aux oeuvres de sublimation en déchiffrant arts et religions ; parallèlement, il essaie, en interprétant au sein de la cure, d'attirer les investissements du patient sur l'activité narrative tournée vers l'être à la fois comme source et comme altérité.
Pourtant, arrivés à ce degré dans l'investigation de l'« essence supérieure » de l'homme que visait Freud, n'oublions pas l'écueil que le fondateur de la psychanalyse n'a jamais sous-estimé : laissée à elle-même, la sublimation désintrique les pulsions mêlées, dégage la pulsion de mort et expose le moi à la mélancolie. On a trop souvent souligné le lien de l'art et de la mélancolie pour ne pas poser la question brutalement : comment font ceux qui n'y succombent pas ? La réponse paraît simple : ils resexualisent l'activité sublimatoire - ils sexualisent les mots, les couleurs, les sons. Soit par l'introduction de fantasmes érotiques dans la narration ou dans la représentation plastique (Sade, Diderot, Proust, Genet, Céline, Joyce…), qu'accompagnent ou non des activités érotiques réelles : ce faisant, les artistes mettent en acte la conception freudienne d'un langage sous-tendu par la dramaturgie des pulsions inconscientes, tandis que l'analyse, au contraire, se propose de les traduire ou de les « élaborer ». Soit par une concentration plus ou moins exclusive sur l'acte sublimatoire lui-même et la technique formelle de son produit (le livre, la composition musicale, le jeu instrumental)qui tiennent lieu d'auto-érotisme, d'autant qu'ils sont soutenus par des gratifications sociales ou des assurances idéalisatrices religieuses (Bach).
En dehors des grandes performances esthétiques, elles-mêmes souvent conflictuelles et menacées, l'activité sublimatoire laisse cependant le sujet parlant exposé à cette doublure de la signifiance qu'est la pulsion de mort. Freud en a magistralement relevé la puissance, non pas parce qu'il a été victime d'un dolorisme ou d'une tendance à dévaloriser les oeuvres d'art qu'il tenait au contraire en haute estime, mais en raison d'une lucidité exemplaire qui a noué le sort du sens au destin de la négativité.


Merci à vous, André Green, de nous avoir conduits à approfondir la logique jouissive et risquée de cette alchimie.

 

JULIA KRISTEVA

Image du père dans la culture contemporaine
hommage à André Green

dirigé par : Dominique Cupa
PUF, Paris
2008