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Cher Anish
(Lettre ouverte à Anish Kapoor)
Du féminin à l’abjection
Cher Anish,
Nous nous sommes rencontrés en 2011 dans la Nef du
Grand Palais, que défiait Léviathan, votre « objet utérin colossal »
[1]
. Monstre
de mer, serpent biblique, ou puissance maternelle chargée de satanisme ? – à en
croire les gros seins, l’utérus et le ventre lumineux, lampadaires gorgés de
sang étincelants. Votre Monumentum m’avait alors plongée dans une
expérience émotionnelle inédite.
Je savais que vos installations
transposaient en sculptures et architectures votre ardente volonté de
paradoxes. Je me suis alors souvenue d’une de ces audaces que vous savez
crypter dans les titres souvent polyphoniques de vos œuvres ; je me suis
souvenue de When I’m Pregnant (1992), et j’ai osé vous demander :
comment un homme peut-il penser ainsi le féminin comme ont pu le faire Sandro Botticelli
avec sa Vénus, ou Giovanni Bellini avec ses Vierges…
Vous m’avez répondu, cher Anish, que c’était bien la
Vénus de Willendorf, cette minuscule silhouette de 11 cm du paléolithique
supérieur aux formes hyperboliques – autoportrait de femmes ou idéalisation
virile jalouse ? –, que vous aviez gonflée et démembrée pour la faire voler
sous les voûtes de la Grande Nef dans la pourpre orangée de sa membrane
textile.
Plus tard, en juillet 2019, dans votre lettre, Dear
Julia
[2]
, vous
m’écrirez que ce féminin-là n’est pas une mère bienveillante. C’est Inanna,
déesse de la guerre, de la mort et du sexe. Et voici l’aveu qui vaut pour votre
créativité de plasticien : « Créer le féminin […] c’est ma mission […] exprimer
ou mettre à jour les obsessions maternelles qui me poussent à chercher le
chemin vers mon maternel intérieur […] Cela est devenu ou a toujours été ma
quête essentielle. » [« Make the feminine(…) It is my mission (…) to
expunge, or at least to uncover, the maternal obsessions that force me to find
ways to my internal feminine. This has become or perhaps always has been my
essential mission. »] Je vous ai entendu, et avec votre accord, Portrait of
Pink (2019) a rejoint la couverture de mon livre Prélude à une éthique
du féminin.
En lecteur exigeant et généreux, vous avez emprunté
à mes observations cliniques le terme d’« abjection » que je développe
dans mon essai, Le pouvoir de l'horreur
[4]
: ni sujet ni objet, mère et enfants sont des
« abjects », naviguant entre la destructivité de la pulsion de mort et
l’émerveillement du lien avec son envers, la jouissance de la chair
préréflexive qui préside à toute idéalisation.
***
Notre complicité s’est approfondie lors de votre
exposition à Versailles
[5]
, en 2015.
En semant vos sculptures dans la sérénité raisonnée de Le Nôtre, bien loin de
l’outrager, vous en avez révélé la tension anxieuse, la profondeur viscérale,
les forces centrifuges tapies sous la géométrie royale. Tandis que Le Nôtre
rêvait de maîtriser la nature, vous arrachez son Tapis Vert, démembrez là aussi
le corps souverain pour « en comprendre la finesse » – terme qui m’a fait
frissonner tant il exalte votre intimité fulgurante avec le génie classique.
Vous y avez inscrit votre généalogie tourmentée de l’humanité livrée à sa
destructivité, au « jouir à mort » criminel et extatique.
Nous avons parcouru ensemble le château et le parc à
la rencontre de « vos fictions mentales » qui
invitent chaque visiteur à faire appel à sa mémoire intime, hypnotique.
La violence troublante de Dirty Corner (2011), corne géante en métal rouillé, posée sur des pierres
rouge-sang – « vagin de la reine », œil de caméra, ou antenne transférant les
débâcles sensuelles dans l’invisible for intérieur ? ; Shooting Into The
Corner dans la salle du Jeu de Paume, tir phallique qui hante la scène de
sa chair rouge projetée, vivante, fracassée… « Du rouge partout, répandu,
débordant », ce rouge qui est « le refus de contenir ». [« Red
stuff everywhere – spilled out, bursting out. » « Red is the refusal to
contain »] Ravissement
et horreur, que je retrouve aujourd’hui dans la Chose écarlate qui
oscille hors sol dans votre exposition actuelle à la Hayward Gallery.
Vous m’avez convaincue, cher Anish, de la «
profondeur viscérale du rouge » [it has visceral depth], de son «
entité poétique » à la fois « substance de la vie et de la mort » [poetic
entity, mysterious as a sustainer of life and the stuff of death]. Et plus
généralement, de la « choséité de la couleur », de toute
couleur. « Je veux une immersion dans la couleur comme on peut être
immergé dans l’eau » [I want an immersion in colour much as one might be
immersed in water. All around, everywhere], déclarez-vous
[7]
.
Dans la pureté formelle de vos miroirs se déploie
une autre émotion : une joie musicale, aérienne, céleste. « Mon corps est
présent » [My body is present], dites-vous. « La préoccupation majeure
de la sculpture, c’est le corps » [The goal of sculpture is the body]:
et vous fantasmez « une main sans geste » [a hand without gesture] où
seule compte l’intention de l’objet auto-engendré. « Il me semble que c’est là
la place de l’objet après l’analyse. » [It seems
to me that that is the place of the object after psychoanalysis.] Le jeu des
miroirs n’ignore pas l’abjection, mais la dépasse, l’évide et la sublime.
***
Quinze ans
se sont écoulés depuis notre première rencontre. Votre esthétique s’est imposée
de New York à Tokyo, en passant par Venise… Le style Kapoor est devenu
incontestable : « objets » relationnels ; pensée non-binaire, mais duelle
; dialectique mâle/femelle – vous êtes « enceint » mais « vide », « vacant »
mais « procréant » ; vos « Voids » signent le flux de la vie, la forme
auto-générée, immensité d’émerveillement et d’abjection, sans centre ni borne ;
et ce choix exclusif de matériaux exceptionnels – acier inoxydable, textile
rouge Ferrari, pigments, peinture Vantablack, au noir le plus absolu.
Dans votre dialogue avec Ralph Rugoff, vous évoquez
le mot Uncanny, « l’inquiétante étrangeté », selon Freud (1919).
Cette terreur face à des situations où la fantasmagorie de nos fantasmes et de
nos peurs enfantines nous paraît plus réelle que notre vision adulte du monde.
Et je pense à la poignée de sable rouge que vous évoquez dans la lettre que
vous m’avez adressée :
sable rouge, comme imprégné du sang maternel – que vous
avait apporté votre tante de votre Inde natale, pour le disperser sous votre
lit de jeune étudiant dépressif en Israël ; et qui, dites-vous, a engendré
une véritable renaissance, une naissance chamanique inespérée.
Une sublimation exceptionnelle
Après
avoir éventré Versailles, vous venez souffler l’architecture – qu’on appelle « brutaliste » – du Southbank
Centre, à Londres. Vous y faites planer vos Monumenta par-dessus les
toits, cassez les murs avec vos abîmes en tsunamis miroitants, casez les
viscères en lie-de-vin sacrifiés sur le sol. Et n’hésitez pas à violer
les lieux pour planter vos objets « Voids », capturant les
visiteurs dans le « vide » des déprimés ou le « néant » des philosophes. Quand ce n’est pas dans le dépaysement de votre propre
déconstruction – invitation à advenir autrement.
Si je me suis permis d’ajouter à l’évocation de cet
événement organisé par la Hayward Gallery – qui consacre aujourd’hui la
maturité de votre art –, le rappel de nos échanges antérieurs, c’est avec la
conviction qu’ils apportent une dimension psycho-sexuelle dans l’onde porteuse
de votre inspiration. Et éclairent le processus créatif qui vous a conduit à
l’intensité actuelle de vos œuvres.
De l’hindouisme au chamanisme, du zen au
divan – « le zen est un outil puissant […] comme sur le divan : associations
folles, absurdités en roue libres […] [Zen there is a strong tool (…) As on the analytic couch, nonsense
freewheeling] » m’écriviez-vous – de la psychanalyse à la philosophie et la
phénoménologie –, c’est dans la Kabbale que je vous retrouve
aussi, dans la dualité de sa transcendance. La mutation de votre œuvre vous a mené de l’intimisme au sacral : vous êtes
désormais souverainement cosmique, d’une pureté absolue. Immédiatement
grandiose.
Vous avez toujours voulu nous inviter à
être grands, cher Anish, avec ou sans Monumenta. Mais ici, vous faites
vraiment dans le grandiose. Et je vous entends dire : « Osez être grandiose, cassez-moi
ce monde pesant, planez, volez ! »
Le freudien que vous êtes sait que la sublimation
détache la pulsion de son but sexuel pour la mettre à disposition d’activités
culturelles socialement valorisées. Qu’elle répare et renforce le narcissisme,
au service du Moi naissant. La pulsion se déplace, devient mobile et gagne en
capacité de transfert – vous dites « qu’elle s’autogénère ».
Détachée de l’objet, elle mobilise en elle-même une « psychosexualité » qui
travaille au service du principe de plaisir. Autrement dit, la désexualisation
qui accompagne la sublimation porte les marques d’Éros : elle jouit
d’elle-même, en elle-même.
Cependant ce gain de mobilité est suivi d’une
libération de la pulsion de mort. Et le risque mélancolique se profile. («
Julia, je suis un mélancolique en souffrance, l’ombre de la mère s’est abattue
sur moi » [Julia, I am a suffering melancholic, the shadow of the mother has
fallen on my soul.],
m'écrivez-vous, en mentionnant mon texte Soleil noir : Dépression et mélancolie
[12]
).
J’ai redécouvert ce pays qui vous habite, cher
Anish, en écrivant la postface du livre posthume de mon mari Philippe Sollers
(1936-2023)
[13]
. Il se
termine par ces mots que je relis en pensant à vous : « Si le néant est
là, il est là, en train de voir le monde éclairé par un soleil noir. » Je me souviens à
cette occasion de l’étymologie fantaisiste qu’il prêtait au mot « néant » : «
Une façon qu’a le participe passé du « verbe naître » de fréquenter une
certaine inquiétude du participe présent
[14]
. » Il le saluait avec
Baltasar Gracián, écrivain du siècle d’Or espagnol : « Oh que le néant est
beaucoup ! » Du néant, Martin Heidegger
disait aussi qu'il « est le frisson de l'être ».
Votre art n’est pas un jeu qui s’amuse à déréaliser
la réalité. Il est vrai que le sens de l’humour ne vous quitte pas, mais vous
ne le quittez pas des yeux non plus. Quand vous fixez les chairs démembrées,
triturées, méconnaissables – veines et artères, pénis, vagins,
anus, en fibre de carbone, silicone et pigments –, c’est la violence innommable des
organes intérieurs et extérieurs qui se sublime en se présentant. Vous en
faites des statues ponctuant le cimetière humain, appelant à un recueillement
qui tremble de dégoût et de fascination.
Corps glorieux
Vous êtes au cœur de la sublimation,
cher Anish, ou plutôt des sublimations.
Certaines installations, que j'appellerais « corps
glorieux », parce qu'ils ont survécu à la destruction et au désêtre,
s’inspirent de la peinture de Jackson Pollock : affreux jets de sang et de
sperme sur sol que l’artiste dresse à la verticale – « It is no longer blood
and semen, it’s cosmic ». Le sublime réside dans le déplacement,
écrivez-vous. Vous reconstituez les viscères et les carcasses broyées,
torturées, en matières charnelles, compactez certains en rochers, blocks
endurcis, insolvables. Est-ce pour en retarder la décomposition que vous les
enrobez de plastiques luisants ? Inutile mais brillante tendresse…
Vous ne vous séparez pas de l’abjection. La
sublimation consiste à la malaxer en substances voluptueuses, à la changer de
place.
Énigme ou merveille ? Personnellement vos « abjects
» me font penser à l’holocauste. Innommés. Innommables…
***
Dans Mirrored Void (Iris, 1988), c’est le
vide miroitant que vous installez, en trouant le mur, dans une multiplication
de reflets…, et le creux devient tsunami. Au commencement était le reflet,
n’est-ce pas ce que plaident vos « Voids » ? Il faut percer les murs pour que les
visiteurs intègrent la profondeur des miroitements : car il n’y a rien d’autre
que ça, dans ce que vous croyez être votre profondeur. Rien d’autre…
L’immense gonflable qui remplit la première salle de
la galerie est lui plein de vide – d’air, bien sûr. Ce « corps », qui n’est pas
encore nommé, me renvoie de nouveau à votre installation When I'm Pregnant.
Mais ici, ce n’est pas un sein qui perce le mur pour inviter à le téter, ou
pas. Aujourd’hui, votre corps pneumatique brutalise les murs, impose aux
voyageurs-spectateurs d’en faire sans fin le tour. Aujourd’hui, ce n’est pas
seulement vous qui êtes enceint. Tous les voyeurs qui rôdent autour le seront,
participant de cet auto-engendrement que vous imaginez. Un auto-engendrement
que je perçois pour ma part comme une sublimation exceptionnelle. Laissez-moi
vous proposer ce titre : Quand vous êtes enceints…
Mais le sommet du gigantisme, qui fait éclater
l’espace dans lequel on veut encapsuler les sculptures (en général, et la vôtre
en particulier), est une espèce de vaisseau spatial luminescent – votre sacré
est cosmique ! –, qui se plie et se morcèle sur la terrasse extérieure,
préférant être seul avec le ciel. Je plonge dans le vide de ses reflets
étincelants qui troue et sonde le mur. Je frémis. Inoxydable acier miroir, il
m’emporte dans l’immensité d’un espace-temps qui me fragmente : je me disperse,
je m’étale, je renais en « Corps Glorieux ».
Qui se souvient encore de ce corps stupéfiant dont
saint Thomas d’Aquin postulait l’existence dans sa Somme
Théologique ? Un corps aux propriétés resplendissantes : impassibilité,
subtilité, agilité et clarté.
Vos réalisations sublimatoires ne
sont-elles pas des Corpora Glorificata, Corps Glorieux, dès notre vivant
?
Votre Rouge
Mon œuvre préférée reste
cependant Mount Moriah at the Gate of the Ghetto (2022), où vous vous
emparez d’un événement fondateur du divin dans le judaïsme, l’épreuve
d’Abraham. Ce dieu de la genèse serait-il un Kabbaliste ? Horreur et salut.
L’artiste en vous s’identifie à cette cohabitation : Blood Body
Sacrifice participent à la « reconnaissance de votre identité » [“Blood
Body Sacrifice […] participate to the ‘recognition of your identity’];
entre « abject » et « fascination », inspirant
l’émerveillement (awe-inspiring).
« Où qu’on regarde aujourd’hui, nous sommes
au beau milieu de l’horreur graphique » [Look
at the world we live in, we are in the midst of graphic horror], soutenez-vous. Et
sans vouloir être « trop politique », vous glissez que « l’art se doit de
mettre son nez dedans » [rub our noses in it once in awhile]– ne
serait-ce que pour « changer le point de vue » par un geste, une sorte de
cérémonial que vous appelez « acte hautement ritualiste » [highly
ritualistic act], bien « au-delà » d’une proposition esthétique.
L’artiste se maintient dans cet écart, entre
l’extrême de la violence – pour se purifier – et l’extrême de la grâce – qui
parie sur la vie. Il se contente d’inverser la direction de la solution
biblique, afin de mieux faire entendre le sens duel du message kabbalistique.
Le sculpteur inverse donc le destinataire de la parole biblique : il ne s’agit
plus de gravir la montagne, mais de descendre au fin fond de la chair
saignante.
***
Cet objet rouge tagué de noir qui oscille dans le
vide, c’est le Mont Moriah à l’envers. J’y vois un immense utérus gonflé d’un sang
rouge intense – vous dites « dark red » ; et ce rouge, je le trouve
énergique, franc, d’une sauvagerie animale, parfois d’une luminosité végétale :
c’est votre Rouge… Tout à sa photosynthèse qui vibre sous la vieille peau de la
Chose qui le porte, braise balafrée par des plaques de brûlures noires, mais
qui n’est pas prête de s’éteindre. Fragment d’étoile
incandescente, tranche de notre terre en feu, frisson du tremblement cosmique ?
Ou bien toujours ce sang féminin des menstrues, qui hante votre sublimation
depuis les prémisses de votre œuvre.
Ce rouge habituellement associé à l’intérieur,
muqueuses saignantes, s’épure ici en un énorme bouton floral, qui rejoint les
textiles vivifiants de votre Leviathan du Grand Palais, où je vous ai
découvert. L’immensité de la Chose disperse son « dark red », et la peau de
l’abjection s’éclipse pour laisser trembler l’Éros.
Je relis les posts des visiteurs saisis d’effroi, et j’ai envie de
leur dire : « Osez vous immerger dans ce pigment voluptueux ! »
Car vous avez renversé, cher Anish, le rocher de la
Fondation, la montagne sacrée où se serait réellement déroulée la
ligature d’Isaac. Votre geste rituel, incomparablement plus radical que celui
de Jackson Pollock, n’annule pas ce sommet transcendental mais le restitue en
le tournant vers le bas, là où sont les humains. La Chose (« quelque
chose », dites-vous, « something »,
innommable intermédiaire) reste hors sol. Sans appui, elle n’est donc pas un «
objet » et certainement pas un « sujet ». Une autre vision de vos « Voids », dans un monde
sans sommet ni valeurs, gonflé de mémoire...
Votre univers duel est un drame intra-divin, cher
Anish, où les catégories se mettent en jeu dans l’influx interstellaire.
Revisitons le titre de votre œuvre Mount Moriah
at the Gate of the Ghetto, présenté pour la première fois à Venise en 2022.
C’est en 1516 que les Juifs furent forcés de résider séparés du reste
de la population dans une zone close de la ville : ce fut le premier ghetto (de
l’hébreu ghet, « à part ») de l’histoire. À la même époque, Venise était célèbre
comme un centre d’études kabbalistiques au Moyen Âge.
Nous vivons aujourd’hui une explosion mondiale de
l’antisémitisme sous toutes ses formes. Et je reçois votre geste
rituel du rouge, cher Anish, comme une réparation – tiqqun dans La
Kabbale –, qui ne détourne pas de la transcendance ni de l’analyse, mais
leur ajoute une portée sensuelle historique.
JULIA KRISTEVA